« Parce que le monde bouge »
et autre sornettes mondialisées
sur la crise française
Les slogans publicitaires à la con, ça ne manque pas. Un de mes préférés dans la catégorie supérieure, c’est celui d’une banque – tiens… – qui dit comme ça, de manière péremptoire, indiscutable, carrément divine : « Parce que le monde bouge ». Je parierais qu’à l’écrit il doit y avoir un point à la fin de la phrase. Un point final. Le coup de point qui finit d’asséner La Vérité Vraie. Les publicitaires aiment ça, le point qui clôt, qui fige toute réflexion un tant soit peu critique. Tel est bien le principe axial de la pub : embobiner par tout moyen de séduction, cet art de détourner de l’essentiel. Donc, stop esprit critique, au besoin à coup d’humour (ouais…), à coup de bluff à la Spielberg, à coup d’ « émotion » musicale (du classique éprouvé, ou trois notes de Keith Jarrett), ou bassement sexuelle (la femme objet-créature de rêve…).
Donc le monde « bouge » et « on » ne le savait pas. Avant la pub, eut dit Coluche, « on » était cons. D’ailleurs, avant la pub, le monde était immobile, plat comme une crêpe autour de laquelle le Soleil s’évertuait à tourner. Mais, alléluia !, sont venus les rois magiciens et leur cohortes de séguéla multipliés, les sbires du bonneteau et leurs barons des banques.
Alors le monde, c'est-à-dire leur monde, s’est mis à « bouger » – que dis-je, à entrer en transe financière. Il y avait bien de quoi, face à un tel miracle : l’argent faisait des petits ! Que voilà LA divine nouvelle !
Au départ, donc, non pas le miracle, mais sa rumeur. Tel est le nécessaire et suffisant ingrédient de base. Le reste n’est que tambouille médiatique ou publicitaire, deux cuisines cousines comme deux sœurs de la famille « com’ ». Ainsi naquit (je vais vite !) la nouvelle Religion du Marché, qui triompha bientôt avec la chute de son unique concurrent, le Grand Satan communiste – lequel, rappelons-le en passant, avait élevé le dogme publicitaire au rang de l’Art propagandiste. Deux faces d’une même pièce, monétaire et dramatique.
Un grand danger, cependant, menace la Religion nouvelle : son unicité totale, totalitaire. Si même sa doublure a disparu, alors il y a péril absolu-tiste. Car toute pensée unique n’est déjà plus pensée, mais cadavre. Son temps de décomposition, cependant, dépend d’un autre art illusionniste, celui de la Cosmétique.
La Cosmétique, synthèse géniale du parfum et de la communication, rejeton cloné de l’Oréal et de Séguéla, de l’Art marchand et de la Science technologique. C’est l’avenir du Monde-qui-bouge, dans la limité de la durée disponible, évidemment comptée, et surtout escomptée. Durée d’une vie d’actionnaire, entre deux perceptions de dividendes, et après eux le déluge. Ce n’est pas dû au hasard que les deux plus grandes fortunes françaises émanent de la cosmétique et du luxe : Liliane Bettencourt, de L’Oréal, et Bernard Arnault, de LVMH – qui ne sauraient dédaigner les médias.
Ainsi « le monde bouge. ». Point à la ligne. Ce qui ne « bougerait » pas serait par conséquent comme hors du monde, ou d’un monde autre, arriéré, has been, foutu. C’est le sous-monde, celui des «alter», par exemple, et de tous ceux qui se refusent à cette nouvelle dictature absolue. La bougeotte généralisée semble être la seule potion-miracle qu’un monde en crise majeure voudrait imposer partout et à chacun.
Mais bouger, précisément, ça n’a pas de sens ! Et notre monde, ne souffre-t-il pas, exactement, de l’absence de sens ? Ou bien du non-sens. Ou plutôt du sens unique. Celui du profit maximisé, c'est-à-dire minimisé au plus petit clan des profiteurs, des « ajusteurs de variables », les beaux parleurs, tous ces pipoteurs gavés de « flexibilité », un gros mot de la langue de bois qui veut dire «ta gueule !».
Or, voilà qu’à force d’en appeler à « bouger » à cor et à cri, la rue s’est mise aussi à crier. Et à bouger. Les jeunes d’abord. Les plus menacés par les ajusteurs-aux-leviers. Ils ont bougé en tous sens, oui, comme les bulles dans l’eau qui se met à bouillonner. « Allez, ça fera pschitt ! » se sont encore dit les emplumés des palais gouvernementaux, le Héron cendré bonapartiste et sa basse-cour de houppes grises et d’aigrettes ébouriffées.
Ça bouge, ça oui, mais voilà que de la pression montante s’échappent les bouffées de sens ! Une génération prend conscience d’elle-même. Face au monde vieux et boursouflé, une jeunesse qu’on eût dit plutôt proustienne – « Voyons, Léontine, bouge-toi, tu t'ankyloses » – vient rafraîchir l’atmosphère rancie d’un règne finissant. Hugo ne doit pas être si loin derrière cette France et « ce Paris odieux [qui] bouge et résiste ».
La résistance, voilà bien ce qui turlupine les thuriféraires de la bougeotte libérale. Le dogme est tellement intégré – principe de la pensée unique –, qu’il s’exprime d’une seule et même voix dans les médias du « monde qui bouge ». C’est précisément ce qui m’a poussé à hurler, et à écrire, ce matin face la revue de presse étalée sur le site de TF1 et intitulée « Les médias étrangers atterrés par l’ “immobilisme français” ». J’ai adoré le « atterrés » qui exprime bien la neutralité de circonstance de la chaîne de Bouygues. J’aime aussi la pub grimaçante [ci-dessus] – pour une banque, pardi – on ne saurait plus opportune !
Je ne peux résister à ces quelques échantillons extraits des extraits (autant dire la quintessence de TF1) – c’est moi qui souligne en gras:
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ÉTATS-UNIS – Le New York Times (centre gauche) estime que ce qui est contesté par les jeunes fait tout simplement partie de la bonne santé d’une économie. « Quelqu’un a besoin de sauver la France de son malaise », indique un éditorial soulignant que « près d’un quart de ces jeunes sont sans emploi mais ils sont trop occupés à brûler des voitures pour rechercher un travail ».
ROYAUME-UNI – Le Daily Telegraph (conservateur) parle de « nostalgie militante des voitures brûlées » à la Mai-68. « Les étudiants veulent faire revenir la France à l’heure de leurs parents, de leurs grands parents ».
BELGIQUE « Les grévistes et manifestants sont des conservateurs qui se battent pour le maintien d’un monde qui dans les faits n’existe plus », estime le quotidien flamand De Standaard (droite). […] « La défense d’un modèle aux conséquences si dramatiques ne peut être considéré ni de comme un combat de gauche, ni comme un combat éclairé », insiste le journal conservateur flamand.
Le quotidien francophone Le Soir (centriste) estime pour sa part que […] « Le plus terrible est d’observer ce pays qu’on aime sombrer dans une incompréhension surréaliste. »
Espagne – El Pais (centre gauche) : « Le CPE est l’étincelle qui a allumé un incendie alimenté par des citoyens frustrés, opposés à tout changement et qui veulent préserver à outrance un modèle social qui a besoin de profondes réformes. Le triomphe du non au référendum sur la Constitution européenne a beaucoup à voir avec les manifestations d’hier dans leur rejet d’une France plus libéralisée et modernisée, à même d’affronter la compétition dans un environnement globalisé »..
El Mundo (libéral) : « On ne voit pas se profiler de leader capable de convaincre les Français du fait qu’eux aussi vont devoir changer et moderniser leur machinerie sociale ankylosée et inefficace ».
Sous le titre « La France immobiliste », ABC (droite) décrit « une société obsédée par la conservation de son bien-être », qui « languit sans illusions face à l’avenir » et « disposée à exprimer son malaise face à toute initiative qui demanderait sacrifices et flexibilité ».
ALLEMAGNE – Dénonçant « la rigidité de ces esprits qui jugent le présent et fondent leurs revendications à l’aune des heureux temps révolus », le quotidien conservateur Die Welt ne comprend pas que « au lieu de se féliciter d’un accès facilité au monde du travail », les jeunes Français « protestent parce qu’on ne leur offre pas tout de suite ces garanties de sécurité qui constituaient pour eux une gâterie à laquelle ils s’étaient habitués. »
Pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), quotidien des milieux d’affaires, les Français protestent contre « les conséquences de la mondialisation, et ce que cela implique comme exigences, dans nos sociétés du bien-être ».
[…] Tagesspiegel évoque une « révolution à l’envers », il décrit un « pays en pleine ébullition, non pas parce qu’il souhaite des réformes, mais parce qu’il les refuse.»
Ah le bel unanimisme ! Les vieux prêcheurs entonnent le même couplet, qui est celui de leurs maîtres : financiers et cosmétiseurs de pensée unique, ceux-là qui, jour après jour, s’offrent des parts du gâteau médiatique. Ils l’ont compris et intégré : la possession de richesses ne vaudrait rien sans la tranquillité garantie par les médias de masse. Fournir du « temps de cerveau disponible », cette leçon-là, oui, ils l’ont bien retenue !







Je regarde les autres photos, celles de la rue, et me dis que, vraiment, c’est un autre monde. Pas la même planète. Je me souviens d'un autre 18 mars, de Ferré et de Louise Michel. C'était en 1871, la Commune de Paris. Ça fait longtemps.



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