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La Fontaine, Livre VII, fable 4
Le Héron

Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,

Le héron au long bec emmanché d'un long cou:
            Il côtoyait une rivière.
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours;
Ma commère la carpe y faisait mille tours,
            Avec le brochet son compère.
Le héron en eût fait aisément son profit:
Tous approchaient du bord, l'oiseau n'avait qu'à prendre.
            Mais il crut mieux faire d'attendre
            Qu'il eût un peu plus d'appétit:
Il vivait de régime et mangeait à ses heures.
Après quelques moments, l'appétit vint: l'oiseau,
            S'approchant du bord, vit sur l'eau
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas; il s'attendait à mieux,
            Et montrait un goût dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace

Illustration de Grandville

«Moi, des tanches! dit-il; moi, héron, que je fasse
Une si pauvre chère? Et pour qui me prend-on?»
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
«Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron!
J'ouvrirais pour si peu le bec! aux dieux ne plaise!»
Il l'ouvrit pour bien moins: tout alla de façon
            Qu'il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit: il fut tout heureux et tout aise
            De rencontrer un limaçon.

            Ne soyons pas si difficiles:
Les plus accomodants, ce sont les plus habiles;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
            Gardez-vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons
Que je parle; écoutez, humains, un autre conte:
Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.
Retour sur Tchernobyl
et le Mensonge

L'article ci-dessous de Joël Decarsin fait suite à celui publié ici-même, « Tchernobyl. La terreur par le Mensonge ». Il s'agit d'une réflexion autour du mensonge et son origine, partant de l'idée selon laquelle menteurs et abusés par le mensonge peuvent être liés par une même complicité objective, notamment autour d'une dévotion à la technicité. Il n'y a donc pas de vilains menteurs opposés à de blanches victimes. «Torts partagés», affirme Joël. À la nuance près que les premiers disposent de moyens que n'ont pas les autres. Un Pellerin [mis en examen, vingt ans après] se prévalant de l'onction scientifique et politique n'est pas à mettre sur le même plan de responsabilité, quant à l'organisation du Mensonge, que le citoyen lambda, aussi confiant que crédule.

Où l'on retrouve, une fois de plus, l'essentielle fonction démocratique de contre-pouvoir des médias d'information. D'autant que les journalistes des grands médias ne sont pas formés à traiter l'information technique et scientifique. Et puis – c'est tout l'intérêt de l'article qui suit –, quand bien même le seraient-ils, ou même surtout s'ils l'étaient !, les journalistes n'échapperaient pas pour autant à l'absence de dialectique et d'éthique exigées pour nourrir une critique de la technique et du scientisme.


La responsabilité
à l'épreuve
des idéologies

par Joël Decarsin

Dès le sous-titre de son article, Gérard avance que le climat de «terreur» causé par l'explosion de la centrale de Tchernobyl a été aggravé par un mensonge. Il précise plus loin: "un mensonge sans doute aussi vieux que l'humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la politique (...) ; le mensonge politique, étatique, névrotique du stalinisme agonisant". Cette vision des choses a au moins l'avantage de ne pas reporter la responsabilité de "tout ce qui va mal" sur les seuls «leaders d'opinion»: si ceux-ci peuvent se montrer d'authentiques manipulateurs, c'est tout simplement que beaucoup d'autres se laissent manipuler sans grande difficulté.

Il est donc aussi simpliste d'attribuer aux dirigeants le monopole de la malhonnêteté intellectuelle que d'attendre par leur entremise une quelconque forme de salut. Or, c'est pourtant bien souvent ainsi que les choses sont présentées aujourd'hui, tandis que sont occultés les processus psycho-sociologiques par lesquels les êtres en viennent à déléguer leurs responsabilités à d'autres. L'excuse récurrente de bon nombre de témoins « ce n'est pas de mon ressort » – est l'expression même de la bonne conscience à l'origine de tant de faux débats. La question qui m'intéresse est de savoir comment et pourquoi s'opère le transfert de responsabilité sur les politiques ou les experts.

Reprenons l'exemple de Tchernobyl : quelles ont été généralement les causes invoquées ? L'accident étant survenu sept ans après celui de Three Miles Island (où la catastrophe avait été évitée de justesse), le débat s'est focalisé sur les prétentions de l'Occident à contrôler les choses, en regard de la vétusté des installations soviétiques. Jamais n'a émergé l'idée que les prévisions en matière de risques ne s'opèrent que depuis les critères du moment. De fait, nul durant les années 1970 n'imaginait possible la fusion d'un réacteur. De même, quand on a construit les tours géantes du World Trade Center à New York, personne ne se doutait qu'il ne faudrait que quelques minutes à une dizaine de personnes pour les détruire à peine trente ans plus tard.

Aujourd'hui encore, on a du mal à admettre que tout moyen technique est appelé à devenir caduc de plus en plus rapidement. Et, a fortiori, que c'est pour cette raison que nous en sommes arrivés à devenir toujours plus dépendants de la technique : condamnés à trouver toujours plus de solutions techniques aux problèmes que nous soulevons nous-mêmes par la technique. Or si personne ne semble percevoir le caractère vicieux de ce processus, c'est que tout le monde en est également responsable. Le "mensonge" dont parle Gérard, c'est précisément le fait que ce déchargement de responsabilité sur la politique, "aussi vieux que la politique", n'est pratiquement jamais reconnu comme tel. Quelques détours par la sociologie et la psychologie de l'inconscient s'avèrent nécessaires pour le démontrer.

>>>

NÉCESSAIRES DIGRESSIONS. Le sociologue français Jacques Ellul a consacré sa vie à analyser pourquoi la dépendance à l'égard de la technique n'est pas reconnue comme une aliénation à part entière, pourquoi l'idée «on n'arrête pas le progrès» est si ancrée et plus encore la croyance (qui lui est liée) que l'Humanité peut traiter ses dysfonctionnements en usant de la seule raison instrumentale. Sa thèse s'inscrit dans ce qu'on appelle la critique de la modernité. Résumons la.

Jusqu'à une époque récente, la technique n'était qu'un moyen pour l'homme d'améliorer ses conditions d'existence. A partir de la Révolution industrielle, puis sous l'impulsion du scientisme du XIXe siècle, enfin avec l'essor des technologies du XXe siècle, elle est devenue un milieu à part entière, l'équivalent de ce qu'était jadis "la nature". Les grands plans d'urbanisme, le phénomène bureaucratique, tous les types d'organisation établis par quelques uns pour beaucoup d'autres (à commencer par le salariat, comme l'avançait déjà Marx) constituent des techniques d'asservissement, qui sont elles-mêmes légitimées par des techniques de propagande visant à prévenir tout mouvement de contestation. Ces deux types de techniques s'alimentent mutuellement, formant ainsi un tout qu'Ellul appelle « Système technicien ».

Un système est plus complexe qu'un régime : on n'y trouve pas d'un côté les méchants qui asservissent, de l'autre les innocents qui subissent. Le manichéisme n'y a pas cours car les relations y sont interdépendantes: chacun est indissociablement acteur et victime. Pour être à même de le comprendre, il faut aborder les choses de façon dialectique. Hélas, comme on va le voir, penser dialectiquement devient de plus en plus difficile, tant le Système lui-même formate la pensée, la contraint à fonctionner de façon unilatérale et simpliste: idéologique.

S'il est donc aussi stérile d'aborder le phénomène de la technique en soi que de s'afficher technophile ou technophobe, il est en revanche essentiel de questionner les discours qui justifient le phénomène technique. Au XIXe siècle, après que les Lumières ont célébré le culte de la Raison, s'est imposée une conception du monde scientiste en lieu et place de la conception mythique (chrétienne) : on s'est dit alors capable de connaître la nature dans toute son étendue, de la maîtriser pour la plier à son usage et, de la sorte, devenir plus heureux.

Insistons sur ce point: dès le départ, les sacrifices qu'exige la grande transformation du réel sont portés par l'idéologie du bonheur : la sueur et le sang justifient la quête de bien-êtreLe but de la société est le bonheur commun» - article premier de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1793). L'ancienne référence, la Bible, n'est pas vraiment rejetée mais «déminée»: son interprétation devenant littérale, elle est détournée, orientée dans un sens idéologique. La théorie du salut par les oeuvres, en particulier, ôte au message chrétien toute sa charge subversive. Celui-ci était déjà instrumentalisé par la monarchie (pour asseoir son pouvoir), il l'est désormais (pour les mêmes raisons) par la bourgeoisie qui le réduit à une simple morale. Une morale qui érige le travail en valeur.

Ainsi l'économie devient la référence obligée pour qui entreprend de penser le monde globalement. Marx intervient dans ce contexte. Les techniques bouleversant les façons de travailler, elles se muent en environnement : un nouvel univers qui englobe l'humain à tel point que celui-ci oublie (s'il l'a su un jour) ce qui a provoqué la mutation. La technique devient un système qui conditionne davantage l'homme que lui ne croit le concevoir (à travers le discours des sciences sociales, dernier avatar du scientisme) et le contrôler (à travers la «technologie»). Ainsi est consacré le paradoxe : plus l'homme se dit autonome, plus il s'aliène au Système.

Le ferment de l'aliénation, c'est précisément le fait que l'idéologie du bonheur agit cachée derrière d'autres idéologies : les ismes, au premier rang desquels figurent le capitalisme et le socialisme. Se présentant comme des modèles de vie collective prédéterminés, ces ismes servent l'idéologie du bonheur en s'opposant les uns aux autres sur le devant de la scène de ce nouveau théâtre qu'est la politique, pour mieux occulter l'essentiel, telle la muleta détourne l'attention du taureau.

Plus exactement, si les ismes jouent parfaitement leur rôle de dérivatif, c'est parce qu'ils s'affrontent dans un débat qui est faussé dans son contenu mais dont la forme (le discours, les images...) parvient à attiser une authentique prétention du moi à penser et contrôler le monde. C'est parce que, parvenant à sacraliser un discours dont le contenu n'est que laïque, ils se constituent en doctrines à leur tour sacralisées, de sorte à justifier ce contrôle du monde.

Se soustraire aux ismes nécessite un travail dialectique. Ainsi, me semble t-il, peut-on comprendre que, derrière l'apparente confrontation des doctrines se dissimule une seule et même posture. Si la quête du bonheur et son corollaire, la sacralisation du moi, constituent la pensée aujourd'hui dominante, c'est que celle-ci nous apparaît sous la forme d'une opposition de deux doctrines (ce qui entretient l'illusion d'une liberté de choix entre les deux) alors qu'en fait, l'une autant que l'autre fétichisent le moi (le capitalisme dans sa forme singulière, le socialisme dans sa forme plurielle) et par conséquent l'aliènent pareillement quand elles prétendent l'affranchir.

Quand je dis que le capitalisme et le socialisme se fondent sur la sacralisation du discours laïque, j'entends par là que l'un et l'autre transfèrent sur le terrain de l'immanence ce qui était autrefois débattu en termes de transcendance: l'un et l'autre contribuent à faire de la politique une même forme de religion. Toute la question est de savoir quand l'affrontement gauche-droite apparaîtra comme la forme éculée de la guerre de religion. A cet égard, l'opinion selon laquelle «la gauche et la droite, c'est pareil», au delà du contexte populiste dans lequel elle s'exprime, peut se lire comme une invitation à percevoir un fonds commun, un même drame existentiel.

Quand en effet, partis de présupposés doctrinaux opposés, la gauche et la droite, se retrouvent autour du thème de « l'Insécurité », c'est le signe qu'ayant l'une et l'autre épuisé leurs arguments, mais peinant à le reconnaître, elles contournent dans la douleur (la contorsion intellectuelle) les questions centrales. Le « sauvageon » et la « racaille » sont certes les figures d'une exclusion sociale bien réelle (qu'il ne s'agit surtout pas d'ignorer) mais aussi (en même temps) celles du désarroi qui pointe à chaque fois que l'on se sent gagné et menacé par l'incapacité à maîtriser le cours des choses : l'autre (non celui qui valide le système mais celui qui le rejette) devient avant tout celui qui menace les certitudes.

Les formules telles que "fin des idéologies" ou "fin de l'histoire" me paraissent donc incroyablement présomptueuses. Lorsqu'en effet l'homme moyen d'aujourd'hui s'avise à penser le monde dans sa globalité, il ne procède finalement pas très différemment que son ancêtre des tribus primitives : il fétichise et, ce faisant, peine tout autant que lui à s'extraire du conformisme. Pas plus que lui, il ne parvient au contraire à assurer à sa pensée un mouvement dialectique permanent qui lui permettrait précisément de ne pas s'y perdre. La différence avec le primitif réside dans le fait que la force autrefois conférée aux esprits s'est déplacée sur le moi. Mais qu'on l'appelle "esprit" ou "moi", c'est toujours une instance sacralisée qui tient les rennes: c'est en cela que le monde contemporain s'inscrit dans la continuité directe des sociétés les plus archaïques.

Surestimant (sacralisant) les capacités de son moi, l'homme contemporain est convaincu de penser à chaque fois qu'il croit. Au point de ne cesser de se projeter dans la matière qu'il transforme, au point d'encenser les objets qu'il crée (Baudrillard) et de devenir dépendant de leur production (la gauche et la droite s'entendent également très bien sur la question de la croissance). Sa vision du monde et de lui-même est illusoire (c'est le propre de tout fétichisme) et fallacieuse (elle confère à la dépendance l'apparence du libre choix). En fait, l'idéologie du bonheur n'est que le dernier habillage d'une pulsion archaïque: on veut croire que la pensée peut plier (ramener à soi) le monde objectal. Or ce qui attise plus que jamais cette croyance et en décuple les effets, ce sont justement ces prothèses qu'on appelle techniques.

L'histoire de l'art est un parfait témoignage de cette évolution des mentalités. La nouveauté de la peinture de la Renaissance, c'est son réalisme. La maîtrise technique déployée alors révèle quand et comment l'homme occidental s'est polarisé sur la réalité objectale. L'art moderne atteste à quel point cette fixation sur l'objet ne fait ensuite que s'accentuer, quand bien même elle est camouflée, quand bien même est entretenue l'impression contraire d'une ouverture à la subjectivité.

En 1914, le peintre Marcel Duchamp donne un titre à un porte-bouteilles comme on en donne à un oeuvre d'art. A partir de là, il élabore sa théorie du ready-made non rectifié : la simple présentation d'un objet tient lieu de représentation artistique. N'importe quel objet est une oeuvre pour peu qu'un sujet le décrète. De fait, trois ans plus tard, il présente cette fois un autre objet (un urinoir) dans une exposition. Concernant le choix de l'objet, Duchamp précisera plus tard : "Il faut parvenir à quelque chose d'une indifférence telle que vous n'ayez pas d'émotion esthétique. Le choix des ready-made est toujours basé sur l'indifférence visuelle en même temps que sur l'absence totale de bon ou de mauvais goût - en fait, une anesthésie complète".

Fait significatif, pour "parvenir" à cette indifférence, Duchamp recourt à des objets fabriqués industriellement, le détournement de leur fonction utilitaire en art étant érigé en principe. Pour se justifier, il utilise l'une de ces pirouettes verbales dont il a le secret : "C'est le regardeur qui fait le tableau" pour dissimuler (et se cacher à lui-même) la réalité : "C'est désormais l'industrie qui se substitue à l'oeuvre d'art", "c'est l'objet technique tout fait par elle qui se substitue à ma maîtrise technique", "c'est l'industrie qui s'impose à moi, c'est moi qui m'efface devant elle".




Le "fameux" porte-bouteilles de Duchamp, comme l'annonciation "technico-esthétique de son prolongement : la tour d'évaporation d'un réacteur nucléaire.


En fait, tel le soldat inconnu symbolise tous les soldats morts pour la patrie, le porte-bouteilles de Duchamp condense l
'ensemble du réel produit par la technique. Et ce n'est pas un hasard si le ready-made manifeste cette fascination devant l'objet industriel en pleine Première Guerre mondiale, au moment où l'industrie se révèle sous son aspect le plus fascinant.

Certes, le sujet-Duchamp semble rester maître du jeu dans cette histoire: c'est en effet lui qui choisit l'objet-urinoir, c'est lui seul qui décrète s'il en fera de l'art ou pas. Mais quand on en vient à devoir choisir entre un urinoir ou un bidet pour remplir une salle d'exposition, c'est que la liberté de choix est devenue aussi factice qu'autrefois le premier tableau académique venu. Duchamp (et tous ses adorateurs) ne sont en mesure de présenter cette présentation de l'objet technique comme un acte créateur et libératoire que par un pur effet de rhétorique (le titre de "l''oeuvre", le contexte d'exposition...), ils n'en sont pas moins réduits au rang de simples faire-valoir de la technique: pas seulement de la haute technologie mais de toute la technique, jusqu'à l'objet le plus banal.

Cette rétrogradation est présentée comme une promotion selon un principe bien connu, que La Fontaine résumait autrefois dans sa fable Le renard et les raisins. En l'occurrence, la fascination devant l'objet technique est si forte qu'on la travestit en indifférence. Le moi ne s'approprie donc le beau rôle que par un pur jeu de langage (il faut se souvenir que Duchamp adorait les calembours). Mais le procédé est factice car ce moi se présente comme un moi seul (cynique, indifférent, déconnecté de toute intériorité...) alors que, à y regarder de plus près, il est incapable d'assumer sa solitude (il a besoin qu'un autre sache qu'il est cynique): il utilise donc tout un jeu de connivences avec le « milieu » de l'art : les galeries, les revues, etc.

Je ne crie pas ici à la théorie du complot car le propre d'un complot, c'est d'être fomenté. Non, tout se joue ici au niveau inconscient. La caractéristique de l'art officiel actuel (celui qui est enseigné à l'Université, qui est commandité par l'État, acheté par les patrons des multinationales, etc.), c'est que, bien que se présentant comme autoréférentiel, il ne peut exister sans une instance qui le légitimise. (Nathalie Heinich : Le Triple jeu de l'Art contemporain). Selon le vieux principe "chassez le naturel, il revient au galop", l'art en érigeant son autonomie en dogme, s'est assujetti au social, est devenu dépendant de lui comme il ne l'avait encore jamais été.

«Dans les milieux autorisés», aurait dit Coluche, l'on ne cesse de vanter l'idée que l'oeuvre et l'artiste ont acquis un statut d'autonomie inégalé. Mais justement, sans les "milieux autorisés", sans les subventions, exit "l'art contemporain"! De fait, dès lors qu'on aborde les choses dialectiquement, on comprend que ce n'est pas tant l'autonomie que l'on cherche consciemment à élever au rang d'art de vivre que l'autarcie, mais cette fois depuis les directives de l'inconscient.

L'expression même "art contemporain" (comme si les peintres de Lascaux n'avaient pas été les contemporains de leur temps !) atteste de façon on ne peut plus explicite la volonté sourde de se confiner dans un moment toujours plus réduit à lui-même, sans origine ni perspective. Or si "l'art contemporain" parvient précisément à s'imposer comme art officiel, c'est non seulement qu'il incarne l'idéologie nihiliste de "nos" élites technocratiques mais aussi parce que le nihilisme est parvenu à... annihiler tout esprit critique dans l'ensemble du corps social.

De fait, l'approche de l'oeuvre par le goût n'est plus seulement présentée comme ringarde, comme au bon vieux temps du Père Duchamp, mais comme "tyrannique" (François Pinault : « Je n'accepte nulle tyrannie du goût », Le Monde du 29 avril 2006). En clair: l'évacuation du goût correspond à l'exclusion de tout ce qui pourrait inviter le moi à sortir de son isolement, de tout ce qui exigerait de lui un peu d'humilité. Allez, lâchons le mot: de tout ce qui pourrait le transcender.

«L'art contemporain» n'est qu'un moyen parmi beaucoup d'autres par lequel le Système technicien fait passer l'enfermement dans l'hic et nunc pour du bonheur et de la liberté. La politique-spectacle, la téléréalité, les «actualités», la publicité... fonctionnent sur des modes similaires. Or si ces phénomènes parviennent à s'imposer sans susciter rien d'autre que quelques réactions indignées ici ou là (vite qualifiées de réactionnaires car ne dépassant pas le registre de l'affect), c'est que la pression du Système est telle qu'elle inhibe tout sens critique, tout sens des valeurs, tout sens de la responsabilité...

Peu nombreux aujourd'hui sont ceux qui, s'exerçant à la dialectique, comprennent que toute cette déperdition d'énergie provient des prétentions immodérées du moi; du fait que, voulant tout régenter, il n'a plus d'autre interlocuteur que lui-même, sourd au mythe qui enseigne les effets mortifères du narcissisme...

Si l'on se rappelle que l'individu, c'est l'individuum (l'indivisible), alors l'individualisme dont se gargarisent tant de sociologues n'est qu'une construction intellectuelle sans fondement. Comme je viens de le montrer avec l'exemple de «l'art contemporain», jamais en effet l'humain n'a autant qu'aujourd'hui été coupé de lui-même, séparé de ses racines, privé de perspectives.

L'inculture qui suinte du débat politique et l'institutionnalisation du travail précaire (le "précariat", comme dit Robert Castel) sont sans doute les signes les plus caractéristiques de l'absence de vision téléologique dans le monde actuel. S'il n'était qu'une seule raison à cela, je la verrais dans l'égocentrisme, dans cette doxa totalitaire qui réduit le psychisme au seul moi. Or plus un être est convaincu qu'il peut contrôler sa vie par l'exercice de sa seule raison, plus il se berce de douces illusions et s'expose par là-même à de brutales désillusions.

Qu'il le veuille ou non (mais surtout quand il ne le veut pas), des forces sont à l'oeuvre en lui, pour le coup véritablement autonomes, qui le conduisent à projeter sur le réel des désirs qui, à force de n'être pas reconnus comme tels, viennent contaminer sa conscience. Jadis baptisées «dieux», «démons» ou «destin», ces forces sont peu considérées aujourd'hui. Quand elles le sont, c'est en général sous le terme «inconscient». Mais, là encore, l'approche de la notion est stérile ou féconde selon qu'elle est idéologique ou dialectique. Je ne donnerai que deux exemples.

Par sa «découverte» de l'inconscient, Sigmund Freud aurait pu placer le psychisme sur un plan ontologiquement comparable au monde objectal. Or il n'en fut rien. Se présentant lui-même comme matérialiste, il s'est empressé de réduire l'inconscient à une donnée biologique : le réceptacle de désirs sexuels refoulés par la conscience. Sa doctrine était en fait déterminée par la Vienne puritaine dans laquelle il évoluait. Elle en était une réaction. Je la qualifie donc d'idéologique. L'idéologue est celui qui réduit la réalité à ce qu'il projette sur elle : son analyse des faits est non seulement altérée par ces projections mais invalidée par elles.

C.G. Jung, en revanche, considérait l
'inconscient comme «un monde à part entière», un univers intelligible, certes, mais aussi irréductible à la théorisation que la matière elle-même. Il savait qu'il n'était pas moins dépourvu de préjugés que Freud mais il posait comme fondement déontologique l'exigence de passer ces préjugés au crible de l'expérience : chaque patient étant considéré comme une personne unique, exigeant par conséquent une méthode clinique adaptée à sa singularité. Ce en quoi sa démarche m'apparaît dialectique. Le lecteur l'aura compris, j'assimile ici l'idéologie à de la pensée aliénée, conditionnée et fossilisée dans les présupposés; je vois au contraire dans la dialectique la dynamisation permanente de la pensée comme une sorte de vaccin contre le réflexe fétichiste. L'idéologie relève de la paresse intellectuelle et de l'effet de mode, la dialectique de l'honnêteté intellectuelle et de la solitude assumée.

Qu'en est-il donc de l'inconscient lorsqu'il est abordé dialectiquement ? La névrose est considérée comme un avertissement, le signal d'une carence de sens. Or il n'y a pas de sens possible en dehors d'une égale considération de la matière et de l'esprit et sans leur confrontation. Privilégier l'un (matérialisme) ou l'autre (mysticisme) relève de l'idéologie et ne peut que mener qu'aux désordres de toutes sortes (psychiques, politiques, sociaux, environnementaux...).

Quiconque considère les objets, les événements et leurs représentations en ignorant le fait qu'il projette sur eux une bonne part de lui-même, celui-là se place ipso facto sous leur dépendance. Il s
'y aliène et donc se déresponsabilise. A commencer par le cynique et l'hédoniste, incarnations de l'esprit du temps, qui ne cherchent qu'à cacher cette dépendance derrière une même prétention du moi (vanité) mais qui ne peuvent se libérer de quoi que ce soit que de façon illusoire : le moi, coupé de toute intériorité, ne peut plus que se réfugier derrière les apparences pour se donner une ombre de consistance. Or la substitution du paraître à l'être semble aujourd'hui devenue la règle. Le simulacre mis en oeuvre par la télé-réalité, permettant de dissimuler son manque d'étoffe derrière le réel et ses représentations, est le symptôme d'une façon de vivre largement partagée. Le sens des responsabilités est ici d'autant plus mis à mal que les tenants de la théorie de l'individualisme entretiennent une énorme confusion : ils identifient "sujet" et "individu". A mon sens, si tout être vivant est un sujet (y compris le comateux), l'on ne devient individu que par le biais de l'expérience de la dialectique du moi et de l'inconscient (que Jung nomme "processus d'individuation"), centrée sur le repérage des projections inconscientes et leur différenciation d'avec le moi.

RETOUR AU SUJET. Mon exposé est parti d'une question: dans le cas d'une catastrophe écologique comme celle de Tchernobyl, comment déterminer les responsabilités ? La citation de Svetlana Alexievitch sur laquelle Gérard clôt son article, a valeur de recommandation : « (Avec) Tchernobyl, l'homme est placé devant la nécessité de revoir toutes ses représentations de lui-même et du monde ». Si j'ai donc posé comme préalable à l'étude de cette question le croisement des analyses de Jung et Ellul, c'est précisément pour répondre à l'invite de l'écrivaine russe : "revoir toutes ses représentations" appelle à mon avis une réponse globale, dialectique, ne se confinant pas à un cadre strictement socio-écolo-politique, comme c'est hélas le cas fréquent, mais intégrant aussi les champs de la sociologie de masses et de la psychologie de l'inconscient.

Exemple : j'entends les adeptes de la démocratie participative affirmer qu
'être responsable, c'est ne pas se reposer sur les élus, encore moins se résigner à voir ceux-ci se défaire de leurs responsabilités (autrefois les nôtres) sur celle les experts ; que c'est au contraire prendre part directement et plus nombreux à la vie de la cité. Cette approche m'a paru longtemps séduisante avant que je n'y décèle, une fois de plus, le réflexe objectiviste caractéristique du discours incantatoire. Ceci pour au moins deux raisons.

Dire tout d
'abord qu'il ne faut plus déléguer ceci ou cela, c'est vite oublier pourquoi on en est venu, il y a plus de deux siècles, à déléguer ceci ou cela. C'est oublier que la démocratie parlementaire n'est rien d'autre qu'une technique de gouvernement qui s'est imposée quand l'État a atteint des dimensions telles qu'il fallait bien déléguer. Préconiser des modes de démocratie directe sans, dans le même temps, se livrer à une critique de l'État relève donc d'une vision réductrice.

>>> Lire la suite (et fin)
<
>> Suite de l'article de Joël Decarsin

Deuxième objection : quand les partisans de la démocratie participative décrivent la crise de la démocratie représentative comme résultant d’une mainmise des entreprises transnationales sur les institutions politiques, ils ont tort de désigner cette mainmise comme la cause des dysfonctionnements planétaires alors qu’elle n’est qu’une conséquence d’un phénomène qui dépasse largement le cadre de la politique : le Système technicien.

Ellul a traité ce problème il y a plus de quarante ans dans L’Illusion politique. « Nous assistons au développement de l'illusion de l'homme politique qui croit maîtriser la machine de l'Etat, qui croit prendre des décisions politiques toujours efficaces, alors qu'il se trouve de plus en plus impuissant en face de la rigueur croissante des appareils étatiques. Or, cette impuissance de l'homme politique est voilée précisément par la puissance et l'efficacité des moyens d'action de l'État qui interviennent toujours plus profondément (…) dans la vie (…) des citoyens. (…) L'homme politique, fût-il dictateur, n'a finalement aucune maîtrise de ces moyens. Réciproquement, paraît l'illusion du citoyen, qui, vivant encore sur l'idéologie de la souveraineté populaire et des constitutions démocratiques, croit pouvoir contrôler la politique, l'orienter, participer à la fonction politique».


Il se trouve que, pour avoir milité au sein de l’altermondialisme (j’ai présidé durant deux ans le comité local d’Attac Aix-en-Provence), j’ai cédé moi-même à cette "illusion" et "vécu sur l’idéologie des constitutions démocratiques". Avec d’autres, j’ai dénoncé la déresponsabilisation des élus au profit d’instances non démocratiques (OMC, FMI, Banque Mondiale, Commission de Bruxelles…) et cru que la cause de cette dépossession de pouvoir résidait dans «le Marché». Sans jamais me réclamer moi-même du marxisme, j’ai repris à mon compte bon nombre de présupposés marxistes.

Or tout cela, je le dis aujourd’hui avec détachement, je l’ai fait par commodité intellectuelle : moi qui militais pour la démocratie participative, j’ai finalement abandonné mon jugement aux "fondamentaux" altermondialistes sans jamais vraiment prendre le temps de soumettre ceux-ci à une critique ciblée. Je me suis investi dans cette entreprise sans compter mon temps. Comme tant d’autres, mon militantisme a été sacrificiel .

Ce sont finalement les options prises par Attac en 2003, lors de son assemblée générale annuelle, qui préconisaient l’engagement dans la realpolitik, qui m’ont fait saisir à quel point les altermondialistes reprennent presque point pour point les anciennes pratiques partisanes, dont l’effondrement du bloc communiste avaient pourtant signifié clairement l’échec. Je considère aujourd'hui que ce n’est pas tant la «marchandisation du monde» qui est à placer sous le feu de la critique que sa «réification ». Après tout, le libéralisme ne s’est pas érigé en pensée unique suite à un coup d’État. Nos dirigeants sont ceux que nous avons élus, ceux que nous méritons, ceux à qui nous ressemblons, quand bien même, suivant un réflexe primaire (« l’enfer, c’est les autres »), nous souhaiterions qu’il n’en soit pas ainsi.

Être responsable, c’est effectivement ne pas se reposer sur les élus ni laisser ceux-ci s’en remettre aux experts mais c’est aussi ne pas faire siennes les idées dominantes d’un groupe, quand bien même celui-ci s’attaque à la pire des dictatures. Être responsable, c’est "aimer son prochain comme soi même": pas moins, pas plus. Quiconque sacrifie son temps à une cause s’y perd. Il n’est d’engagement valable que dans la capacité à se désengager dès lors qu’on aperçoit que son intégrité est menacée.

Être responsable, c’est se libérer de la puissance d'envoûtement du réel objectif sous toutes ses formes. Ce qui nécessite un effort considérable au quotidien. Chaque jour, je mesure l’emprise du Système, en premier lieu dans le cadre mon métier : enseignant les arts plastiques en collège, il m’est impossible d’appeler chacun de mes 451 élèves par son prénom, a fortiori d’établir avec lui un lien personnel.

Être responsable, c’est réaliser que ce genre de situation absurde, ce n’est pas le Marché qui en est la cause mais bien l’immense machinerie que les hommes ont construite au fil du temps dans l’unique but de s’adorer eux-mêmes. C’est résister, mettre tout en œuvre pour compenser le non-sens généralisé du Système par du sens et de l’intime conviction, au risque d’être incompris. C’est s'opposer sans relâche aux idéologies (au Mensonge, écrit Gérard) par les armes de la dialectique.


Le processus de fétichisation est le propre de l’homme, tout autant que la volonté de ne pas le reconnaître comme tel. Les prophètes de l'Ancien Testament l'avaient bien compris lorsqu'ils pourfendaient l'adoration du Veau d'or. Les dénonciateurs du culte des images aussi ou encore les initiateurs du protestantisme, lorsqu'ils désignaient le spectacle catholique comme une subversion du message d'humilité de Jésus de Nazareth. Ou plus près de nous un Feuerbach : "Sans doute notre temps... préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être... Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré." (Préface à la 2ème édition de L'Essence du christianisme).

Hélas, la réflexion sur la fétichisation (des objets, des faits, des images, du langage lui-même) n’a été reprise que très rarement (Ellul, Charbonneau, Illitch, Debord…) et sans grande audience. Elle est de fait complètement absente du débat politique comme de tous les "forums sociaux" altermondialistes. Du côté des "dominants", on parle de gestion, de pragmatisme, de management… du côté opposant, de démocratie, de régulation, d’alternatives… dans les deux cas, on entretient par des mots la même croyance. Tout comme notre ami Duchamp croyait sincèrement faire une oeuvre en baptisant "fontaine" son urinoir.

Ainsi quand on invoque la nécessité de se référer à l'éthique, au principe Responsabilité (Hans Jonas) ou à je ne sais quel principe de précaution, on peine à réaliser que ces principes ne sont eux-mêmes que des techniques ; et qu'en y croyant, on se confine dans l'illusion de pouvoir agir sur les faits, alors que l'on reste conditionné par eux, façonné par eux, dépendant d'eux. C'est pour cela que ce type de discours n'a aucune prise sur le réel.

Pour lutter contre le Système technicien, il convient non pas de nier les faits mais de s'extraire de leur emprise; pour cela, ne pas les aborder seulement comme des perceptions et des conceptions de la conscience mais aussi comme des projections inconscientes. Seulement de la sorte on peut espérer se défaire du réflexe objectiviste. Mais c'est aujourd'hui un travail considérable, tant les militants ont pris du retard en conservant durant toutes ces années des postures idéologiques. J'en suis.

Le bruit médiatique, la publicité, la communication d’entreprise, l'organisation du travail, du chômage, de la précarité, de la culture, des loisirs... jusqu'à la politique elle même et tous les discours idéologiques, petits et grands (... toutes ces choses qu'Ellul assimile aux "techniques de propagande du système") participent d'une même tendance à travestir en bougisme et en logomachie une incapacité foncière à penser le monde de façon détachée. De fait, quand bien même toujours plus d'êtres subissent l'aliénation et en souffrent, le monde actuel n'en continue pas moins de devenir plus aliénant. Ce n'est donc pas la conscience des choses qui fait défaut. C’est le fait que les présupposés objectivistes ne sont pas levés, qui rendent cette conscience inopérante, incapable de se convertir en responsabilité.


Ce décalage entre la connaissance des dysfonctionnements et l'incapacité à y remédier vient d'un complexe d'infériorité par rapport aux faits : le matérialisme. Les idéaux (même profanes) sont aujourd'hui désignés comme des pêchés de jeunesse. Ne serait-ce qu'au sein de l'institution scolaire, le pragmatisme est promu en règle de vie auprès des jeunes générations; non par le biais d'une catéchèse déclarée mais sur le mode tacite, quasi subliminal. Or si cette propagande s'opère ainsi, c'est qu'ont été intégrés les concepts modernes d’individu, d’Homme (avec un grand H), de citoyen; mais qu'en même temps, on ignore que ces entités dites universelles ne sont que des extrapolations consécutives au mythe de la Mort de Dieu; autant dire des abstractions. Certainement pas moins des abstractions que l'idée de Dieu, me dira t-on, mais pures ratiocinations en regard de l'expérience de Dieu ou, plus simplement, de l'expérience spirituelle.

En écrivant cela, j’entends déjà monter les cris d’orfraie : « De quoi ? Mais monsieur, le spirituel n’est qu’une affaire de vie privée ! ». Je sais. L’âme n’est aujourd’hui tolérée qu'en tant que supplément. Mais alors ? Si seul le discours raisonné est mis au centre de l’arène publique, faut-il s'étonner que la politique ne soit plus qu’affaire de rhétorique et par conséquent foncièrement inapte à anticiper les situations ? La politique atteindrait certainement ses buts si elle n'était qu'une affaire de gestion, mais une gestion conduite par des sujets accomplis et libres, pour le coup d'authentiques individus, qui n'éprouveraient plus le besoin de sacraliser quoi que ce soit pour se sentir exister.

Pour des raisons didactiques, j'évacue ici une question pourtant essentielle : sur qui ou sur quoi donc ces espoirs devraient/pourraient alors se projeter sans que l'on retombe une fois de plus dans le mécanisme de la croyance ? Je m'en tiens simplement au constat que si la politique s'est muée en religion, c'est parce que le moi a été sacralisé. Et que si la responsabilité n'est plus vécue comme une question centrale, c'est parce que le moi n'ayant plus "personne" à qui s'opposer qu'à lui-même, il ne connaît plus aucun "conflit de devoirs", alors qu'il faudrait voir dans ce conflit la seule source authentique de responsabilité. C'est pour tous ces motifs que l'on en appelle plus aujourd'hui à la responsabilité que quand les faits l’exigent: quand le réacteur de Tchernobyl est déjà en purée, quand il est déjà trop tard.


PANSER L'ARTICULATION DU JE-NOUS. Les altermondialistes reprennent la célèbre formule "penser globalement, agir localement" en ignorant souvent qu'elle vient d'Ellul. Ils lui confèrent la plupart du temps un sens strictement historiciste: "il faut comprendre les mécanismes socio-économiques qui régissent actuellement la planète pour être à même de reprendre le contrôle de la politique sur la finance, et cela ne peut s'opérer qu'à l'échelon local, en veillant à ce que chaque sujet ne soit plus un simple rouage de l'économie mais un acteur à part entière". A priori, cette idée me convient. Mais en se contentant de formuler les choses ainsi, en contournant notamment la question de l'aliénation par la technique, les altermondialistes rêvent, ils succombent une fois de plus à l'idéologie ("faut qu'on, y a qu'à") sans jamais prendre le temps de questionner leurs propres préjugés. Cette esquive rend du coup inconcevable et impraticable tout programme.... toute prise de responsabilité.

Que signifie alors l'équation global-local en termes dialectiques ? "Penser globalement" devient : "Prendre conscience que tout le monde, a priori est aliéné par le Système technicien ; "agir localement" devient "agir sur l'échelon le plus local qui soit : non pas la région, le département, la communauté urbaine ou le village, ni même la famille ou le couple, mais ce que Jung appelle le Soi, cette intrication du moi et de l'inconscient. "Penser globalement" et "agir localement", c'est finalement exactement la même chose: agir sur soi, s'expérimenter en permanence (lors du processus d'individuation), C'EST apprendre à penser le monde de façon détachée, dépassionnée, ce qui non seulement garantit la fiabilité de cette pensée mais rend envisageable une action sensée sur le monde.


Le Système technicien (à travers le principe de laïcité, qui n’en est qu’une déclinaison) a créé une fracture entre vie privée et vie publique. Mise en avant par le christianisme primitif, la première est aujourd’hui annexée par la seconde qui, elle, en sort survalorisée : ne pouvant s'empêcher de sacraliser quelque chose, les humains n’ont pu se défaire de l'ancienne religion sans la remplacer par une nouvelle, la politique.

« L'Homme-et-le-citoyen » est un mythe qui se nourrit de la croyance en la mort de Dieu. Or plus de deux siècles se sont écoulés depuis la naissance de ce mythe. C’est largement assez, me semble t-il, pour en évaluer les effets : plus un humain se croit autonome, libre et responsable, moins il l'est. En formatant l'ensemble de la la sphère privée, le Système technicien (notamment l’appareil d’État) réduit l'autonomie et la liberté, paralyse la responsabilité.

Il n’est donc de responsabilité possible que par la désaliénation de la Technique (Ellul), que par la capacité des sujets à sacrifier leurs derniers penchants idéologiques et à s'individuer (Jung). Il n'est de responsabilité qu'à travers la confrontation du moi avec ce qui n'est pas lui: non pas l'altérité, (voilà encore un terme à la mode qui ne signifie rien !) mais ce qui, en soi même, transcende le moi: l'inconscient.

Le P'tit coin

undefinedUn VRP en aspirateurs, flairant le bon client, ne demande surtout pas à ouvrir le placard à cadavres. C'est con et mal élevé. En Tunisie aussi. [29/4/08]


Voici donc le temps des meaculpistes, politiciens qui se la battent à coups de tambour médiatique. C'est nouveau, ça vient d'Amérique. Sondages attendus. [28/4/08]


Qui a dit : «Mieux vaut être à l’aise dans ses baskets qu’à l’étriqué sur ses talonnettes » ? Indices : télé, journalistes, Élysée… Ouah ! trop fastoche. [24/4/08]


Le voilà à la Martinique avec «ses airs» de procureur contrit. Si seulement il avait honoré la dépouille de Senghor. [20/4/08]


Ici Londres. Le président nouveau lance son appel à résister… au «capitalisme de la frivolité». Il y aurait aussi un capitalisme bling-bling? [28/3/08]

Consul à Washington ou aux Anges, il y a des déportations plus douloureuses. À la villa Médicis, par exemple. Il suffit de le mériter. [17/3/08]

A pleines louches dans la potion magique, le député-maire Assedix s’est fait pincer par le Canard. Oui, mais il va rembourser. Le brave homme. [20/2/08]

Paroles de Lui, sur la réforme de la télé : « Le rêve c’est bien…, mais la réalité c’est mieux ! » Vraiment mieux ? [20/2/08]

lI dit qu'il n'a pas dit ce qu'il a dit et que l'on a compris autrement ce qu'il a voulu dire. Laïcité ou élasticité ? [14/2/08]

La BNP claironne ses 7,8 milliards de bénéfice, en gros l’équivalent du trou de la Générale. Bon sang, mais c’est bien sûr ! [30/1/08]

Faire le ménage dans la finance, ce serait moral. Et tout bénef pour le fameux « moral des ménages». [30/1/08]

Tyran d’Indonésie, Suharto est mort dans son lit. Matière à édito : Les dictateurs finissent toujours par mourir, pas les dictatures. [27/1/08]

5 milliards partis en fumée… L’argent fou. Comme la Société, en général. [25/1/08]

Y a pas photo : 30 ans de militance avec les Padak et autres, ça ne vaut pas un bon coup de Ben Laden. [5/1/08]

Avant, il n’y avait pas de politique. Ni l’eau tiède, ni la poudre, ni même le bouton à quatre trous. Même pas la civilisation. [3/1/08]

Le baril de pétrole à 100 dollars. Mais attention, c’est du brut léger. Du Dom Pérignon. Bonjour les radars ! [2/1/08]

Interdit de fumer dans les bistrots. À côté de la pollution planétaire par cheminées d’usines et pots d’échappement, c’est une mesure clopinette. [2/1/08]

Aïe aïe aïe ! Ce n’était que de l’ «urgence». Voilà qu’il nous annonce l’ «essentiel» et même la «civilisation»… Vivement 2009. [1/1/08]

Je le croyais au Vatican, il est à Kaboul. Enfin… il est déjà parti. Tiens il repasse par ici. Ah non, par là! Sacré speedy, tu nous rends maboules. [22/12/2007]

Oh, rien… juste pour dire mon étonnement à propos du séjour parisien de Khadafi: pas une manif, pas le moindre entartage. Est-ce encore une époque? [21/12/2007]

••• Ça saute aux yeux: le P'tit coin se trouve à l'abandon, pas entretenu comme "avant". Parce qu'"avant" c'était mieux, non? ••• [10/12/2007]

Les pétroliers vont «lisser la hausse des prix». Excellent pour «fluidifier les rapports sociaux». Sans nous prendre pour des cons. [10/11/2007]

Enfin une bonne nouvelle : François Hollande candidat aux cantonales en Corrèze. [10/11/2007]

Rabat, Ajaccio, N’Djaména, Le Guilvinec, Washington. Et un petit coup de Colombey pour la route. Ça mange pas d' pain. [09/11/2007]

En vedette américaine, il s’est pris pour La Fayette et John Wayne. Ce ne fut que Christian Clavier dans une resucée des «Visiteurs en Amérique». [08/11/2007]

Tout compte fait, rectif : pas 140 mais 170%, l'augmentation de la paie de l'omniprésident. Il le mérite bien, le pauvre. [08/11/2007]

+140% d'agitation = +140% sur la paie. Chose promise chose due. Où est le problème? [31/10/2007]

Ce Lagardère junior, t’as vu, quel panache! Même pas peur. De la trempe de ceux qui savent: cette race des initiés. [26/10/2007]

Bien joué,
les rosbifs et les pumas!. Essai transformé contre une coupe trop pleine de récup’
politicarde. Toujours ça de gagné. [20/10/2007]

Entre nous, même pas question de divorce : ni mariés ni pacsés, rien. Une affaire arrangée pour cinq ans, renouvelable en plus. C’est ta faute, Marianne. [19/10/2007]

Son prochain boulot de ministre va-t-il lui «plaire»? Quand on s’appelle Laporte, on peut l’ouvrir. Ou la fermer. [17/10/2007]

Le Nobel de la Paix au GIEC et à Al Gore. W fait la gueule. Qu’on lui attribue celui de la Guerre ! [12/10/2007]

Et revoici le «détail» qui tue, version Fillon-ADN. Là, paternité connue, pas besoin de nouveau prélèvement. [07/10/2007]

Sarkozy est aussi bon prince. Il a passé commande à Colombani d’un rapport sur l’adoption. Et il va lui confier les clés de la fondation «Orphelins du Monde». [05/10/2007]

Le droit des affaires? Bon exemple d’oxymore, cet alliage de deux mots contradictoires. Pas poétique pour deux ronds? Question de prix. [05/10/2007]

Le FMI, voilà une boîte qui paie : 28.000 euros par mois. Ouais, pas mal. Hein? pas imposable? Ah?… alors là, faut voir… [29/09/2007]

Le Monde : «L'Élysée et Matignon divergent sur l'économie». Desproges : «Dix verges, c’est beaucoup!». [24/09/2007]

Villepin-Clearstream : 50.000 € de caution au lieu de 200.000. C’est la justice au rabais. [21/09/07]

1) Borloo sifflote sur l’air du non aux OGM. 2) Bové opine. 3) Bruxelles dit niet. 4) Sarko empoche la mise, avec Monsanto. Bravo qui ? [21/09/07]

– Après la jachère, tu cultives quoi cette année? – Du résultat. – Ah? Et ça rapporte? – J’en sais rien, pas encore récolté. [19/09/07]

Rien de bon, tout à jeter. Comment avons-nous pu vivre sans Lui. Comment notre pays et notre République ont-elles pu exister jusqu’ici ? Mystère. [19/09/07]

Jospin-la-débine. Jospin-la-défausse. Et aussi la bignole. Qui voudrait «nous» sortir de l’Impasse. Sur ce point au moins il sait de quoi il cause. [17/09/07]

Ancien combattu d’irak, Kouchner se concocte une revanche en Iran. "Il faut se préparer au pire" a déclaré le French va-t-en guerre. Non, W, t’es pas tout seul! [17/09/07]

En quête de «convergences à gauche», Hollande propose des «assises». Comme saint-François? C’est à dormir debout. [14/09/07]

Trop bas rendements dans les expulsions, déplore Hortefeux: «On est, en tendance, légèrement en dessous de l'objectif». Des préfets risquent leur prime de Noël. [12/09/07]

Si à l’Est, si à droite, si sarkozienne: Strasbourg valait bien une messe. Ce sera un conclave. [07/09/07]

Éric Besson favorable à la TVA sociale que le gouvernement met sous le boisseau. On est socialiste ou on ne l’est pas. [05/09/07]

Pour un vrai remaniement, bordel : Hollande à Matignon, Montebourg place Beauvau, Ségo à l’Élysée, non mais ! Et p’tit Nico direct au Panthéon. [29/08/07]


Dico politico : «Gouverner - v. tr., 1 - Vx Art de touiller le pastis. 2 - Vx –> Slogan : “Un Rocard sinon rien”». [29/08/07]


Dico diplo : «Un Gaffeur sans frontières (GSF) est un Kouchner oubliant de tourner sept fois (au moins) sa langue avant de devoir s’excuser». [27/08/07]


Le maire UMP d’Argenteuil a un «certain» flair politique mais zéro sens pratique. En effet, si «Malodore» pue plus que les SDF, quel intérêt ? [26/08/07]


Le pain va augmenter de 5 à 8 %. Enfin la baguette plus joufflue, plus miam-miam ! Avec les jeux à 100%, le peuple est comblé. Merci qui ? [26/08/07]


Hier, le Texas a exécuté son 400e condamné à mort depuis 1976. Trois autres sont dans «le couloir». W est grand, les USA aussi et dieu encore plus.
[23/08/07]


Le Monde : «M. Kouchner a pris la mesure de l'“intolérance” en Irak». Les voyages forment la jeunesse diplomate. [22/08/07]


Max Roach, exit. Le Président-de-tout n’a encore pas donné de la grosse caisse? Pourtant batteur et bateleur, ça pourrait faire du bruit. [17/08/07]


Les Sages censurent un bout du “cadeau fiscal”. Mais “le gouvernement tiendra les promesses du président”, a dit Fillon. C