Recherche

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Rester branché

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0
JAZZ. La Seyne, Napoléon, Marmande…

Y a bien des fois j’aime pas les journaleux. Mais les journalistes, la belle affaire. Tenez, ceux qui forgent leurs papiers à chaud sur une tribune de stade, et hop, dans le canard du matin ! C’est beau. Pareil pour un concert. De jazz pendant qu’on y est. La Seyne, Napoléon, Francis Marmande… J’explique.

Alain Soler, André Jaume, Bernard Santacruz, John Tchicai et Marc Mazzillo – Photo gp

>>>

Hier soir, La Seyne-sur-Mer, dans le Var. 22e festival dit du Fort Napoléon. Car ça se passe là, entre quatre murs de forteresse, en haut d’une pinède qui domine la baie de Toulon. Un lieu comme une arène, mais carrée… Avec des gradins et du sable au fond d’où émerge une scène. Donc pas de toros ni de matadors. Pas de sang, du son. Il y a là, ce soir une sacrée brochette. Pas l’armada des grandes fiestas avec leurs vedettes, mais la fine fleur. Tenez, André Jaume, saxos et flûte. S’il n’était si modeste ce grand logerait au Panthéon.

De même John Tchicai. Hein, quoi, qui ? Une histoire du jazz à lui tout seul, tissée au long de ses 71 balais, né à Copenhague d’une mère danoise et d’un père congolais, déniché par Archie Shepp – je fais vite, les branchés iront au dico du jazz, page 1157. Toujours est-il que le voilà dans la New Thing à New York et on va le trouver aux côtés de Roswell Rudd, Carla Bley, puis Albert Ayler – il enregistre avec lui et Don Cherry, Gary Peacock, Sonny Murray une musique de film, « New York Eye & Ear Control », 1964. Avec John Coltrane, ce sera l’album « Ascension », 1965. Une trajectoire qui passe par la France, près de Perpignan où il vit aujourd’hui.

Retour à hier soir [26/07/07] en sax ténor, puissant et fin au possible, jouant de ses compos, ou celles de Bernard Santacruz, superbe contrebassiste, rejoint pour ce quintet d’un soir (ou plus car affinités très affirmées !) par Alain Soler – quel guitariste ! – et Marc Mazillo à la batterie. Lequel nous a offert, avec John Tchicai à la voix, un mémorable duo de peaux et de scat.

Je m’arrête là sur le concert proprement dit. Car je voulais en fait évoquer un autre artiste, qui lui joue du stylo – enfin du mac à 88 touches, on appelle ça aussi un clavier. Ça fait quelques années qu’on se croise, juste le temps de se saluer, de se dire, oui pas le temps, à la prochaine. Hier pareil. Il s’était réfugié sous un néon dans un coin du fort, comme un greffier de Napoléon. À une heure du mat’, l’affaire n’était pas bouclée. Car il ramait sur son instrument indocile. Jouer du cerveau, déjà c’est pas donné, mais la mise en musique !

Or, notre homme est un musicien. Du verbe, on le sait, et de la contrebasse. Paraît qu’il en touche un bon brin. Il joue aussi du planeur, que nous avons donc en commun, en plus du jazz et moins la corrida – nul n’est parfait. Ses chroniques, hors les olé !, j’en suis fan. Et même jaloux. Il est trop. «Mais non, mais non !» fait-il pour contrer le compliment en baissant un regard ado. Mais si mais si : trop cultivé, trop talentueux, trop bon journaliste. C’est pas dur, si j’avais encore un vœu de métier à formuler, ce serait ça : « Je voudrais faire Marmande ». Mais il est là. Et bien là.


PS. Alors, ce papier, ça vient ? (Voir Le Monde daté 28/07/07).

–––––––

Jazz au Fort Napoléon. La Seyne-sur-Mer. Miroslav Vitous Trio – en remplacement de Joshua Redman trio (le 27 juillet), Larry Willis (le 28), carte blanche à Médéric Collignon (le 29), Jean-Pierre Llabador (le 30), Christophe Marguet Résistance poétique Quartet (le 30). Tél. : 04-94-06-96-60.

www.jazzfortnapoleon.com

Charlie Jazz Festival, Vitrolles.
Arnotto ou la greffe cœurs-poumons


Soit deux accordéonistes de haut vol. Sur une scène de jazz, celle du Charlie Festival de Vitrolles (Bouches-du-Rhône), en son parc de Fontblanche, une scène enchâssée dans un écrin de platanes. C’était dimanche soir [8 juillet]. À gauche, Otto Lechner, Autrichien de Vienne, la quarantaine, crâne dégarni, lunettes noires, balancements d’aveugle ; à droite Arnaud Méthivier, 36 ans, poil de carotte, regard envolé dans les notes. Musicalement mariés il y a sept ans, soudés à la scène par leurs prénoms sous le patronyme d’Arnotto. Couple de musiciens exceptionnels, habitant la maison Jazz, ou Contemporain, ou simplement Musique.




© Photos Gérard Ponthieu

Quatre-vingt minutes non stop, pas un mot, pas un signe
ni le moindre clin d’œil – et pour cause –, rien sur papier, tout en fusion musicale et en impro. Le public médusé. Écoute totale, à couper au couteau. Ils sentent ça, nos pianistes à bretelles. S’en nourrissent, s’en abreuvent, s’en délectent et lancent à la volée leurs ondes sublimes. L’accordéon magnifié, piaillant et bourdonnant, grand orgue de Notre-Dame. Et les platanes aux anges, piliers de cathédrale céleste. Accordéon basse ? Non, juste le truc du micro collé près des lamelles vibrantes. Et sous le talon droit d’Arnaud, pour la rythmique, une pédale qui frappe sur un « cajon » fait main, une boîte en bois qui sert aussi de siège. Ça pulse comme un cœur en chamade. « Parce que l’accordéon, c’est pas percussif, c’est du vent… ». Un souffle, un poumon. Plutôt deux poumons, deux cœurs. Et la greffe avec le public.


Ce soir-là, réussite totale de l’opération, pas le moindre rejet. D’ailleurs ce n’est pas ce qui guette ces deux comparses. La distance Vienne-Orléans prévient tout excès de monogamie, et chacun mène sa vie d’artiste – musique de films, sideman d’orchestres ; Arnaud accompagne parfois Francis Cabrel, Et Otto vit sa vie autrichienne. « On ne devrait faire qu’un seul concert par an, commente Arnaud Méthivier. Pour la spontanéité, la re-découverte, la re-rencontre, le vrai rendez-vous ». D’ailleurs, des concerts ils n’en donnent pas beaucoup – mais le succès les guette. La soirée de Vitrolles, ils la marqueront d’une pierre blanche. Eux deux plus quelques centaines de veinards.

>>> Leur disque aussi est remarquable : « Arnottodrom », 14 morceaux pour accordéon et deux joueurs. www.nanomusic.fr

PS : Par contraste, le « grand concert » de deuxième partie a pu paraître presque banal : avec sa vingtaine de musiciens, le Vienna Art Orchestra ne m’a surpris en rien. Trop propre pour être honnête. Enfin, trop honnête pour être un peu canaille – ce minimum qu’exige le jazz, avec ses pas de côté, sa note bleue, ses impros, ses prises de risque, au bord de précipices inouïs… Le nickel-chrome-cuivré, ça plaît bien à d’aucuns et tous les goûts sont permis. Comme de diriger  sa brigade en boutons de manchette.
Jazz à Vitrolles. Les quatre chapeaux de l’Art Ensemble of Chicago

De Chicago ils sont, certes. Ensemble surtout. L’art ensemble de Chicago, j’insiste : l’art de jouer ensemble. Ça dure depuis 41 ans, moins l’œuvre maléfique du temps. Trois sont morts : Malachi Favors (contrebasse), Joseph Jarman (anches et flûtes), Lester Bowie (trompettiste). Du quintette fondé à Paris un an après Mai 68, il reste Roscoe Mitchell (anches et flûtes), 67 ans, et Don Moye (batterie, percussions), 61 ans. Les voilà donc, ce samedi 7 juillet, qui touchent terre à Vitrolles, haut-lieu du jazz en Provence, avec son dixième « Festival Charlie Free ». Ce sera leur seul concert européen de l’année. Les réunir, même en quartette aujourd’hui, relève du sport jazzistique de compétition. Leur âge, c’est celui où l’on évite la dispersion. Charlie Free, ils ont bien voulu d’un coup d'aile et retour. Donc les voilà, nos quatre Dalton d’outre-Atlantique, en un si improbable attelage enchapeauté.



Par ordre de gabarit : Le plus grand et enjoué, « Famoudou » Don Moye, toque musulmane colorée, oreille gauche piquée d’une pointe de flèche en ivoire d’éléphant, maillot rouge frappé de l’œil d’Osiris. Traînant la patte et un peu courbé par les ans. Suit Harisson Bankhad, un quintal et  quelques surmonté d’un p’tit galurin de paille d’Italie, les abattis d’un Mingus XXXL – c’est le contrebassiste. Sous son Borsalino, Rasul Siddik, baraqué aussi, lunettes, barbichette poivrée, un air de Lester Bowie, moins la blouse d’apothicaire – d’ailleurs c’est son successeur à la trompette. Enfin Roscoe Mitchell, chapeau modèle « plantations » du Mississipi, mais qu’on croirait un berger chenu descendu des hauts-plateaux d’Éthiopie, sec comme un marathonien, tout dans le souffle et l’endurance : alto, soprano et flûte.

Certes on peut entendre toute musique sans en bien connaître l’histoire. Mais pas vraiment non plus. Raconter l’aventure de l’AEC nous mènerait trop loin. D’autant qu’il faudrait en passer par un épisode révolutionnaire : la création de l’AACM, Association for the Advancement of Creative Musicians – tout un programme. Et remonter plus avant encore, aux sources du Free-jazz, mouvement artistique et politique chevillé à l’Amérique étatsunienne et à ses douloureuses convulsions : traite des Noirs et esclavage, mouvement des droits civiques, guerre du Vietnam – qui croirait que l’art pût ignorer l’ « air du temps », surtout s’il est devenu puant et irrespirable ?

L’Art Ensemble of Chicago, émanation et partie prenante de l’AACM, groupement de musiciens contestataires, Noirs, constitués dès 1965 en coopérative, bousculant l’establishment du business musical, chamboulant les canons jazzistiques et donc politiques. Oui « donc », puisque l’art est politique, surtout l’apolitique.

Simple rappel ici pour ne pas écouter idiot un manifeste musical, comme on le ferait d’une musaque d’ascenseur. Et pour revenir à nos quatre lascars, entamant leur concert de Vitrolles par une doucette ballade, prélude à une tempête sonore éclaircissant les travées. On n’est pas là pour se faire amadouer. Pas encore cellophanée, la Great Black Music ! On en aura plein nos esgourdes toujours menacées d’ensablement marchand. Pas la violence gratuite du discours teigneux ou revanchard, non, le verbe haut qui dit le chaos du monde, d’ici-bas, guette l’harmonie des humains comme l’éternelle utopie. La voûte des platanes de Fontblanche comme une galaxie spiralée à deux heures-lumière de là. Deux ou trois cents voyageurs avaient pris la navette céleste. Il y eut un bis et encore un rappel pour étirer le temps au possible. La nuit était en sursis, raison de plus pour l’achever au bar, rejoints par nos quatre gaillards, pas si pressés de l’escale hôtelière, prélude au retour vers Chicago. C’est qu’ils étaient heureux, sûr. Et nous donc !

>>> Photos Gérard Ponthieu
Keith Jarrett, entre génie de l’impro et Grand Horloger


Mon premier disque de Keith Jarrett, ce ne fut pas le Köln Concert de 1975 comme presque tout le monde. Non, c’était Ruta and Daitya, un 33 tours, en duo avec Jack DeJohnette aux percus et lui aux piano, orgue et flûte. En 73. Hier… Depuis, on ne s’est plus quittés. Une histoire d’amour qui m’aura coûté une bonne cinquantaine de disques, quelques bouquins et des articles, deux concerts à Antibes-Juan-les-Pins – et d’autres moments fameux. Et puis l’autre soir [en mai 2005], ce film sur Arte intitulé « L’Art de l’improvisation », documentaire français de Mike Dibb.

Le bougre de pianiste venait d’avoir 60 balais – le 8 mai. Il a le poil ras et gris souris, un corps de moine bouddhiste, sa tête bien à lui d’intello normal qui serait pianiste et un chouia austère. Plus trop rien à voir avec la dégaine d’Afro sous la tignasse crépue, celle de ses débuts avec Charles Lloyd, lunettes à la John Lennon, pattes d’éph’, années 60.

L’originalité du film, et donc son intérêt, réside dans la stricte tenue de l’angle autour de l’improvisation. Qu’est-ce qui fait que, dans l’histoire d’un type, on devienne un pareil musicien, un génie de l’impro ? Dans génie, il y a gène – cela peut être… gênant, nous éluderons la question. Le cinéaste a fait de même, se limitant à situer la famille : lui, aîné des cinq fils à maman (quid du papa?), musicienne de milieu modeste, n’en jouant pas moins batterie, cor d’harmonie, piano, trompette… Le premier concert à huit ans, avec du Bach, Mozart, Beethoven, Schubert – et du Keith Jarrett, non mais !

Venons-en au fait : « La musique comme résultat d’un processus », il le dit, au début du film comme pour éviter aussi le coup du génie. Le génie du forgeron, oui ! A dormir sous son premier piano, cadeau de maman, d’ailleurs payé avec les premiers concerts du prodige. Il a bossé, le Keith, à n’en pas douter. Comme un body-builder, il raconte comment, petit, il gymnastiquait ses doigts pour les faire grandir. Scott, un frangin, se souvient qu’il sautillait d’un bout à l’autre de la banquette pour atteindre les deux bouts du clavier. L’image alors nous le montre une fois grandi, tel un aigle dans l’envol, embrassant les 88 touches du piano.

Donc, le voilà parti pour le classique, Bach et les Variations Goldberg, Händel, Mozart. Il compose un adagio pour hautbois. Ses passeurs vers le jazz, il le rappelle, seront André Prévin – musicien, compositeur, chef d’orchestre américain d’origine allemande, malgré son nom français – puis Art Tatum, Oscar Peterson, Ahmad Jamal. Des improvisateurs.



Et, justement, qu’est-ce qu’improviser ?


Pour ma part, c’est « the question », celle qui touche toute la création artistique. Qui en serait même l’essence… Je ne saurais jouer au trop savant sur La question. Des maîtres s’y sont arrachés les tiffes. Permettez, en deux mots.

Avant le recours à l’écriture, certes la musique se mémorisait en partie. Pour le reste, elle filait « à l’anglaise », incontrôlée, im-prévue. Oyez le baroque. Et, même écrit, oyez Bach et ses variations. Le XIXe a policé tout ça avec le tout noté, notifié : l’ordre de la raison structurée. Mais les anarchistes ont survécu, toujours, increvables parce que nécessaires. L’art est à ce prix, celui de la non répétition, de l’invention, de la création en un mot. Le style, qui est l’homme, comme lui est in-fini – jamais fini, toujours à refaire –, immense, universel, ou rien. Sept notes, sept couleurs et l’art sans limites !

Keith Jarrett, pour les pratiquer, connaît les deux mondes du même univers musical, le classique et le jazz. Celui-ci le comble de bonheurs vibratoires quand l’autre… c’est autre chose sans doute, moins orgastique. Les mots en disent peu, mais les gestes, la gestuelle, le corps entier du musicien montre bien que sa relation à la musique est sexuelle – comment ne le serait-elle pas ? Jusqu’à ses gémissements irrépressibles, s’il fallait ajouter des preuves…

L’improvisation, dit-il dans le film, c’est « un voyage à l’intérieur de la musique ». Mais ça ne part pas de la musique : « Les musiciens aiment à penser que la musique naît de la musique. C’est aussi absurde que de dire qu’un bébé naît d’un bébé. » Quoi qu’on fasse, qu’on exprime, ça part toujours de soi, de cette somme d’acquis, en plus du paquetage original. Il précise : « C’est un engagement total, à cent pour cent ». Et pourtant : « Les gens croient qu’improviser relie un texte à un autre texte, préexistant. Pour moi, il s’agit de relier zéro à zéro, de me vider totalement pour découvrir au fur et à mesure la musique qui me vient spontanément. »

Keith Jarrett ou le degré zéro de l’écriture musicale, ce qui surgit de l’en deçà – ou au-delà – de la convention stylistique. Ses comparses viennent à la rescousse. Ils racontent qu’ils ne connaissent pas l’ordre de ce qu’ils vont jouer. Parfois, ils préparent des morceaux – on n’ose pas parler de répétition – et ils ne les joueront pas. Il faut les avoir vus/entendus aussi « embrayer » sur un thème à peine jeté : « Ça suit tout seul, raconte Gary Peacock, le bassiste des vingt dernières années. C’est comme du pilotage automatique. C’est pas nous. Comment on fait?… »

L’image du pilotage automatique n’est pas des plus poétiques. Mais elle va loin. Elle introduit en musique ce que par ailleurs, en science, on appelle la cybernétique. Littéralement la science du gouvernail, selon le grec kubernêsis. Un domaine qui englobe désormais la plupart des disciplines scientifiques, des mathématiques à la biologie, de l’informatique à la communication, de la psychologie à la création artistique, etc. La technique s’en est aussi emparée pour trouver des applications plus ou moins triviales autour des processus d’autorégulation ; la robotique en relève, ainsi que des systèmes élaborés comme, précisément, les pilotages automatiques des avions et des bateaux.

L’expression musicale se trouve concernée par la cybernétique en ce sens où elle permet une certaine compréhension des interactions qui « gouvernent » les musiciens d’un ensemble. A fortiori s’il s’agit d’improvisation, condition dans laquelle la perception croisée des feedbacks interfèrent dans la création. Le feedback – que l’on peut traduire par « nourrir en retour » – est cet élément d’ « input » qui va intégrer du passé dans le présent-futur et lui faire prendre une direction nouvelle.

Autre exemple en littérature avec ce mot de Jules Renard : « L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas.» Penser ne suffit pas, encore faut-il frotter l'idée aux mots, à leur musique qui, à son tour, va commander au contenu, le gouverner – du moins en partie. Et l’improvisation en littérature ? Elle peut sourdre en poésie, ou être érigée en principe comme, chez les surréalistes, avec l’écriture automatique – et dans les limites que l’on sait, parfois avec force exaltations mentales plus ou moins parfumées de mysticisme ou stimulées par des drogues diverses. Comme en musique, bien entendu.

Dans l’un et l’autre domaine on rencontre aussi les fameuses grilles. Par exemple, celles de l’Oulipo chez les littérateurs, avec Raymond Queneau et François Le Lionnais, mathématicien. On se choisit une contrainte encadrant un espace de liberté que l’on va explorer à fond – une forme de transgression – le « passé les bornes, il n’y a plus de limites » d’Alphonse Allais. La rose de Dali, qui s’épanouit en prison. En peinture, c’est le cadre, la toile ou, du moins la surface qui structurent le possible, et voguent couleurs et délires in-formes ! Ou les masses du sculpteur qui éclatent en objets célestes (Arp, Hartung, tant d’autres). Restent la danse, le cinéma – la loi de la pesanteur et celle du temps…

Dans le jazz, j’y reviens, la grille est celle à laquelle on s’accroche pour mieux s’envoler, puis redescendre ensemble, après les folies de l’impro. Ce que balaie d’un revers de phrase un Pierre Boulez qui parle d’« acte de mémoire manipulé » : en général, selon lui, les improvisateurs « se rappellent ce qu’ils ont déjà joué, le manipulent, le transforment ». Certes, souligne Keith Jarrett, on ne part pas de rien, son zéro n’étant qu’un point de départ. « J’apprends ce que je ne savais pas », dit-il encore dans le film où il évoque aussi ses années de jeunesse à mémoriser des chansons. Elles ressortent, souvent en autant de standards. Trois notes comme un coup de démarreur et c’est l’inconnu, l’inouï – quoi qu’en dise Boulez : aucun déjà entendu, pas un doublon au sens strict, zéro cliché. Miles Davis aussi avait ce génie-là d’ignorer les ornières.

Miles et Keith, ils jouèrent ensemble, ah oui ! « J’ai cédé à Miles » raconte le pianiste. On va les retrouver au grand festival rock de l’île de Wight (1970). Le rock plus l’électricité. Keith s’amuse à l’orgue, Chick Corea au piano. Miles, « le seul à qui je pouvais céder ». Et il ajoute, étonnante formule : « Je l’ai entendu être heureux ».

Autre rencontre déterminante : la pensée et la musique de Gurdjieff. Là, on entre plutôt dans la zone d’ombre du bonhomme – enfin des deux. Russe blanc né en Arménie, immigré en France où il est mort en 1949, Gurdjieff peut être considéré comme un gourou de l’ésotérisme ; à ce titre il a entraîné dans son sillage des adeptes venant chercher dans son « enseignement » une sorte de clé unique ouvrant le mystère du Grand Tout. En quoi son mouvement – au sens strict, totalitaire – relève de la secte, excluant toute pensée critique. Internet regorge de liens sur Gurdjieff, ses émules et continuateurs foisonnant dans le secteur dit du «développement personnel». Peter Brook lui a aussi consacré un film aussi intéressant qu’étrange, certes, « Rencontre avec des hommes remarquables » (1978).

C’est deux ans après que sort chez ECM le disque de Keith Jarrett, « Gurdjieff, sacred hymns ». Rien à voir avec le jazz, ni avec l’improvisation ; il s’agit de morceaux composés par le « maître » et transcrits par Thomas de Hartmann. Musique austère, « intérieure », à la richesse réelle et relative à la fois, surtout liée à l’interprétation. En France, un autre pianiste de talent, Alain Kremski – que j’ai d’ailleurs entendu jouer un soir chez lui, à Paris, il y a… une vingtaine d’années – s’est aussi voué à la musique de Gurdjieff, qu’il a enregistrée sur pas moins d’une dizaine de disques (« Les Chercheurs de vérité », « Rituel d’un ordre soufi », etc.)

Tout cela pour expliquer – éclairer en partie, disons – ce qui, chez Keith Jarrett, peut relever de l’austérité du moine tibétain.  Dans ses interviews, il fait quelquefois référence à Gurdjieff. Ainsi dans L’Express (09/05/2005), parlant de l’improvisation, il déclare: “Gurdjieff disait que l'homme est gouverné par la loi du hasard et de l'accident, mais qu'il peut renverser cette réalité en s'observant. Ces accidents musicaux sont le résultat de mon parcours philosophique.”

Et alors ? Rien de plus ! Juste pour relever que parmi les plus fameux des musiciens de jazz on trouve aussi de grands mystiques. A commencer par John Coltrane, bien sûr [voir le tout récent numéro de juillet que Jazzman lui consacre] ; à suivre avec Chick Corea [Scientologiste de première bourre] ; en passant par  « notre » Jarrett donc – et sans parler de la cohorte des musiciens croyants, musulmans, kabbalistes et compagnie. Du moment qu’il nous offrent leurs talents… Qu’ils soient, Noirs, Blancs ou rouges à petits pois, comme disait en substance Miles Davis, pourvu qu’ils jouent de la musique… Il est vrai.

Le plus curieux, voire paradoxal, étant toutefois que ceux-là pratiquent la double et paradoxale injonction du « sois libre et créatif ! Et obéis aux forces supérieures ! ». Paradoxal ? Ou plutôt contradictoire, comme dans une dialectique proprement artistique. Créer et être créé… Comme expression d’une pulsion, l’art – et en particulier la musique et plus encore le jazz, par essence – relève aussi du mystère, comme la vie. En deux, trois ou quatre temps. En rupture rythmique tout aussi bien. Mais avec ou sans métronome, quoi qu’on fasse, comment éviter le Grand Horloger?

Le P'tit coin

undefinedUn VRP en aspirateurs, flairant le bon client, ne demande surtout pas à ouvrir le placard à cadavres. C'est con et mal élevé. En Tunisie aussi. [29/4/08]


Voici donc le temps des meaculpistes, politiciens qui se la battent à coups de tambour médiatique. C'est nouveau, ça vient d'Amérique. Sondages attendus. [28/4/08]


Qui a dit : «Mieux vaut être à l’aise dans ses baskets qu’à l’étriqué sur ses talonnettes » ? Indices : télé, journalistes, Élysée… Ouah ! trop fastoche. [24/4/08]


Le voilà à la Martinique avec «ses airs» de procureur contrit. Si seulement il avait honoré la dépouille de Senghor. [20/4/08]


Ici Londres. Le président nouveau lance son appel à résister… au «capitalisme de la frivolité». Il y aurait aussi un capitalisme bling-bling? [28/3/08]

Consul à Washington ou aux Anges, il y a des déportations plus douloureuses. À la villa Médicis, par exemple. Il suffit de le mériter. [17/3/08]

A pleines louches dans la potion magique, le député-maire Assedix s’est fait pincer par le Canard. Oui, mais il va rembourser. Le brave homme. [20/2/08]

Paroles de Lui, sur la réforme de la télé : « Le rêve c’est bien…, mais la réalité c’est mieux ! » Vraiment mieux ? [20/2/08]

lI dit qu'il n'a pas dit ce qu'il a dit et que l'on a compris autrement ce qu'il a voulu dire. Laïcité ou élasticité ? [14/2/08]

La BNP claironne ses 7,8 milliards de bénéfice, en gros l’équivalent du trou de la Générale. Bon sang, mais c’est bien sûr ! [30/1/08]

Faire le ménage dans la finance, ce serait moral. Et tout bénef pour le fameux « moral des ménages». [30/1/08]

Tyran d’Indonésie, Suharto est mort dans son lit. Matière à édito : Les dictateurs finissent toujours par mourir, pas les dictatures. [27/1/08]

5 milliards partis en fumée… L’argent fou. Comme la Société, en général. [25/1/08]

Y a pas photo : 30 ans de militance avec les Padak et autres, ça ne vaut pas un bon coup de Ben Laden. [5/1/08]

Avant, il n’y avait pas de politique. Ni l’eau tiède, ni la poudre, ni même le bouton à quatre trous. Même pas la civilisation. [3/1/08]

Le baril de pétrole à 100 dollars. Mais attention, c’est du brut léger. Du Dom Pérignon. Bonjour les radars ! [2/1/08]

Interdit de fumer dans les bistrots. À côté de la pollution planétaire par cheminées d’usines et pots d’échappement, c’est une mesure clopinette. [2/1/08]

Aïe aïe aïe ! Ce n’était que de l’ «urgence». Voilà qu’il nous annonce l’ «essentiel» et même la «civilisation»… Vivement 2009. [1/1/08]

Je le croyais au Vatican, il est à Kaboul. Enfin… il est déjà parti. Tiens il repasse par ici. Ah non, par là! Sacré speedy, tu nous rends maboules. [22/12/2007]

Oh, rien… juste pour dire mon étonnement à propos du séjour parisien de Khadafi: pas une manif, pas le moindre entartage. Est-ce encore une époque? [21/12/2007]

••• Ça saute aux yeux: le P'tit coin se trouve à l'abandon, pas entretenu comme "avant". Parce qu'"avant" c'était mieux, non? ••• [10/12/2007]

Les pétroliers vont «lisser la hausse des prix». Excellent pour «fluidifier les rapports sociaux». Sans nous prendre pour des cons. [10/11/2007]

Enfin une bonne nouvelle : François Hollande candidat aux cantonales en Corrèze. [10/11/2007]

Rabat, Ajaccio, N’Djaména, Le Guilvinec, Washington. Et un petit coup de Colombey pour la route. Ça mange pas d' pain. [09/11/2007]

En vedette américaine, il s’est pris pour La Fayette et John Wayne. Ce ne fut que Christian Clavier dans une resucée des «Visiteurs en Amérique». [08/11/2007]

Tout compte fait, rectif : pas 140 mais 170%, l'augmentation de la paie de l'omniprésident. Il le mérite bien, le pauvre. [08/11/2007]

+140% d'agitation = +140% sur la paie. Chose promise chose due. Où est le problème? [31/10/2007]

Ce Lagardère junior, t’as vu, quel panache! Même pas peur. De la trempe de ceux qui savent: cette race des initiés. [26/10/2007]

Bien joué,
les rosbifs et les pumas!. Essai transformé contre une coupe trop pleine de récup’
politicarde. Toujours ça de gagné. [20/10/2007]

Entre nous, même pas question de divorce : ni mariés ni pacsés, rien. Une affaire arrangée pour cinq ans, renouvelable en plus. C’est ta faute, Marianne. [19/10/2007]

Son prochain boulot de ministre va-t-il lui «plaire»? Quand on s’appelle Laporte, on peut l’ouvrir. Ou la fermer. [17/10/2007]

Le Nobel de la Paix au GIEC et à Al Gore. W fait la gueule. Qu’on lui attribue celui de la Guerre ! [12/10/2007]

Et revoici le «détail» qui tue, version Fillon-ADN. Là, paternité connue, pas besoin de nouveau prélèvement. [07/10/2007]

Sarkozy est aussi bon prince. Il a passé commande à Colombani d’un rapport sur l’adoption. Et il va lui confier les clés de la fondation «Orphelins du Monde». [05/10/2007]

Le droit des affaires? Bon exemple d’oxymore, cet alliage de deux mots contradictoires. Pas poétique pour deux ronds? Question de prix. [05/10/2007]

Le FMI, voilà une boîte qui paie : 28.000 euros par mois. Ouais, pas mal. Hein? pas imposable? Ah?… alors là, faut voir… [29/09/2007]

Le Monde : «L'Élysée et Matignon divergent sur l'économie». Desproges : «Dix verges, c’est beaucoup!». [24/09/2007]

Villepin-Clearstream : 50.000 € de caution au lieu de 200.000. C’est la justice au rabais. [21/09/07]

1) Borloo sifflote sur l’air du non aux OGM. 2) Bové opine. 3) Bruxelles dit niet. 4) Sarko empoche la mise, avec Monsanto. Bravo qui ? [21/09/07]

– Après la jachère, tu cultives quoi cette année? – Du résultat. – Ah? Et ça rapporte? – J’en sais rien, pas encore récolté. [19/09/07]

Rien de bon, tout à jeter. Comment avons-nous pu vivre sans Lui. Comment notre pays et notre République ont-elles pu exister jusqu’ici ? Mystère. [19/09/07]

Jospin-la-débine. Jospin-la-défausse. Et aussi la bignole. Qui voudrait «nous» sortir de l’Impasse. Sur ce point au moins il sait de quoi il cause. [17/09/07]

Ancien combattu d’irak, Kouchner se concocte une revanche en Iran. "Il faut se préparer au pire" a déclaré le French va-t-en guerre. Non, W, t’es pas tout seul! [17/09/07]

En quête de «convergences à gauche», Hollande propose des «assises». Comme saint-François? C’est à dormir debout. [14/09/07]

Trop bas rendements dans les expulsions, déplore Hortefeux: «On est, en tendance, légèrement en dessous de l'objectif». Des préfets risquent leur prime de Noël. [12/09/07]

Si à l’Est, si à droite, si sarkozienne: Strasbourg valait bien une messe. Ce sera un conclave. [07/09/07]

Éric Besson favorable à la TVA sociale que le gouvernement met sous le boisseau. On est socialiste ou on ne l’est pas. [05/09/07]

Pour un vrai remaniement, bordel : Hollande à Matignon, Montebourg place Beauvau, Ségo à l’Élysée, non mais ! Et p’tit Nico direct au Panthéon. [29/08/07]


Dico politico : «Gouverner - v. tr., 1 - Vx Art de touiller le pastis. 2 - Vx –> Slogan : “Un Rocard sinon rien”». [29/08/07]


Dico diplo : «Un Gaffeur sans frontières (GSF) est un Kouchner oubliant de tourner sept fois (au moins) sa langue avant de devoir s’excuser». [27/08/07]


Le maire UMP d’Argenteuil a un «certain» flair politique mais zéro sens pratique. En effet, si «Malodore» pue plus que les SDF, quel intérêt ? [26/08/07]


Le pain va augmenter de 5 à 8 %. Enfin la baguette plus joufflue, plus miam-miam ! Avec les jeux à 100%, le peuple est comblé. Merci qui ? [26/08/07]


Hier, le Texas a exécuté son 400e condamné à mort depuis 1976. Trois autres sont dans «le couloir». W est grand, les USA aussi et dieu encore plus.
[23/08/07]


Le Monde : «M. Kouchner a pris la mesure de l'“intolérance” en Irak». Les voyages forment la jeunesse diplomate. [22/08/07]


Max Roach, exit. Le Président-de-tout n’a encore pas donné de la grosse caisse? Pourtant batteur et bateleur, ça pourrait faire du bruit. [17/08/07]


Les Sages censurent un bout du “cadeau fiscal”. Mais “le gouvernement tiendra les promesses du président”, a dit Fillon. Coup d’État annoncé? [17/08/07]


La canicule des pécules. La Bourse de Paris à son plus bas niveau de l'année. Speculat nec mergitur ? [16/08/07]


Serrault, Bergman, Antonioni… je vois… Mais Lustiger, il a tourné dans quoi déjà ? [07/08/07]


Serrault, Bergman, Antonioni… Non mais c’est quoi ce cinéma ? [31/07/07]


L’histoire d’un mec… Qui rencontre un bédouin dans le désert. Par hasard. «Tu m’achèterais pas une centrale nucléaire? » « Ben si, tiens ! » Et voilà. [26/07/07]


+ 17 % d’imposés à l’ISF en un an. Riches et mécontents, ils sont de plus en plus nombreux à être doublement malheureux. Misère ! [21/07/07]

Le Monde du jour titre plein pot à la une : «Google creuse l'écart avec Yahoo!» Le dopage sur le Tour… sale affaire.
[20/07/07]


Le 17 juillet 1967, John Coltrane « cassait son saxo ». Il n’avait que quarante ans. Et ça fait quarante ans ce jour. Il n’a pourtant cessé de jouer. [16/07/07]


Légion d'Honneur à Mme Devedjian. Motif, selon Sarkozy : A « accompagné une carrière brillante, celle de Patrick». Fermez le ban. [14/07/07]


Un examen en pleines vacances, pas drôle du tout. Réviser ses notes, machiner des anti-sèche. Pauvre Villepin. [11/07/07]


20 % à 30 % d'abattement de l'ISF sur la résidence principale. Ce n’est que justice, les SDF bénéficiant de l’abattement total. [11/07/07]


La messe en latin, bof… Pourquoi pas en chinois, en hébreux, en lingala ? Mais pour un meilleur obscurantisme, rient ne vaudrait le braille. [10/07/07]


Elle avait dédaigné la carte d’électrice de la République. La bleue «Trésor public» lui convenait mieux. Après deux repas, elle a dû la rendre. Indigestion? [05/07/07]


Recette Danone de capitalisme diététique : se faire du beurre en dégraissant les P’tits Lu. [04/07/07]

Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus