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mon Œil

Mirepoix, 15/08/05 © gp
 
Les avions tombent,
le compassionnel vole bas


Les morts de la Martinique. Tout ce déversement compassionnel… Ça me met mal à l’aise. Et le « ça », une fois de plus, c’est la mise en spectacle et donc l’exploitation des émotions. Aussi sincères soient-elles, elle deviennent suspectes dès lors que les médias s’accaparent une réalité, la transforment bien sûr, et mettent le spectateur en position de voyeur. Tu n’as qu’à pas regarder ! Ce que j’ai fait devant ce trop de télé impudique. C’était hier.

Aujourd’hui, me voilà rattrapé par mon quotidien de chez moi (La Provence), avec sa une et sa pleine dernière page de photos. N’est-ce pas trop, sinon suspect ? Que cherche-t-on à «payer» ? Quelle culpabilité, pour racheter quelle faute ? Comme si « on » recherchait le pardon envers ces « pauvres Antillais », si loin, si pauvres, si noirs. D’ailleurs, les morts de Charm-El-Cheik n’ont pas déclenché pareil «élan national» – ceux-là ne devaient-ils être que « normaux » ?


Libération, de son côté, a fait montre de tact : un papier, une photo – justes, sans pathos. Le Monde aussi reste sobre, flaire le risque de dérive et élargit, dès la une, avec une problématique sur «politique et communication compassionnelle». Ce qui donne lieu à une très intéressante interview d’un médecin psychiatre de Nantes envoyé au Venezuela pour accueillir les proches des victimes. Les propos de Ronan Orio sont des plus grinçants à l’égard des hommes politiques «devenus les officiants de cérémonies toujours œcuméniques. Dans ces retrouvailles, il ne faut fâcher ni les religions, ni les partis politiques». Sa chute est terriblement politique : «Comme ils n’ont plus de pouvoir d’action sur la réalité sociale, les responsables politiques se réfugient dans la communication. La communication compassionnelle, celle qui prend aux tripes […]. » Voilà pourquoi je reproduis cette photo, extraite de La Provence, qui me paraît coller aux propos du médecin. Baroin, Chavez et Chirac avec chacun son œillet sur le cœur – c’est-y pas bon ça, Coco ?

Toujours à propos des avions qui tombent – et qui font tomber les dépêches à l’avenant, avec cet effet d’amplification bien connu, tendance « loi des séries » ou «série noire» –, un risque nouveau n’a pas tardé à poindre: la déstabilisation du marché aérien. À force de dénoncer les avions-poubelles affrétés par des compagnies de complaisance (pendant aéronautique des pratiques maritimes bien connues, avec les dégâts que l’on sait), la clientèle déjà peu rassurée en vol devient plus méfiante encore que froussarde. D’où les multiplications récentes de révoltes de passagers, devenus très regardants. Il y a du Potemkine dans l’air des charters… A se demander si le peuple touristique ne va pas bientôt exiger la lune et instaurer des soviets.

L'anxiété a aussi gagné le commerce aérien, touchant toute la chaîne : passagers, voyagistes, compagnies, hôtellerie et peut-être même, à terme, la construction aéronautique elle-même. D’où l’urgence à canaliser les angoisses montantes. D’où les effets d’annonce des politiques sur le mode « on va publier les listes noires » (Perben) – on avant aussi promis un « label bleu » des charters… D’où aussi les articles en tous sens sur la légendaire sécurité des transports aériens. Tout comme cette brève, pour le moins équivoque… [La Provence, 25/08/05]:


C’est le moment de rappeler la pleine actualité d’un film argentin récent, Whisky Romeo Zulu. Ce titre est le nom de code d'un Boeing+737 des lignes intérieures argentines qui s'est écrasé lors du décollage, à Buenos Aires, le 31 août 1999, faisant 67 morts. Son réalisateur, Enrique Piñeyro, on peut dire qu’il sait de quoi il parle : c’est un ancien pilote de la compagnie argentine Lapa. Son film présente donc une vraie valeur documentaire. On le voit ainsi tenir son propre rôle, et se bagarrer contre les dirigeants de la compagnie – et les militaires argentins alors chargés, entre autres…, de la sécurité aérienne. D’un côté des impératifs de rentabilité, de l’autre des avions et des équipages forcés à voler avec des appareils de navigation en panne et dans des conditions et des équipements non réglementaires – qui conduisent à la catastrophe. Les rebuffades du commandant de bord, qui vient juste d’être promu, ne provoqueront que de le mettre au rancart… et à la caméra. Autant dire que c’est LE film qui ne risque pas d’être diffusé sur les vidéos à bord des zingues.

→  Afin de les regrouper, merci de "poster" vos commentaires sur "C'est pour dire".


 
« Pianoman », fin de feuilleton

L'image « http://gponthieu.blog.lemonde.fr/photos/uncategorized/1pianoman_1.jpg » ne peut être affichée, car elle contient des erreurs.« Pianoman », bidonneur ou authentique amnésique ? En tout cas, ce Bavarois de vingt ans aura entretenu son énigme durant plus de quatre mois. Qui s’en plaindrait ? Sûrement pas les tabloïds britanniques ni leurs lecteurs, ni les médias du monde entier qui s’en sont payés à pleines colonnes et sujets radio-télé. Il n’est jusqu’aux blogs, comme « c’est pour dire », qui aient échappé au phénomène. Comme quoi le mystère reste un fameux moteur à propulser le genre humain. Mais où donc ? Mystère.


L’identité de l’homme serait donc établie, mais non dévoilée. Selon le correspondant du Figaro à Londres [23/08/05], il « s'est souvenu, soudain, samedi, qu'il était allemand, qu'il s'occupait naguère de malades mentaux, en France – mais qu'il avait perdu son emploi –, et qu'il aimait bien ses deux soeurs restées au pays, la Bavière. Gay, il avait éprouvé un chagrin irrépressible quand son compagnon lui avait signifié son congé. D'où son dégoût de l'existence, la décision de s'embarquer pour l'Angleterre par l'Eurostar et de finir ses jours en s'immergeant dans la Manche.»

« Samedi dernier, la révélation, donc. Une déprime amoureuse, la volonté de fuir, l'idée, même, d'en finir et puis l'enfermement dans un scénario improvisé sur le tas. L'inconnu, qui a regagné l'Allemagne, s'est bien diverti. Le piano dessiné ? «C'est la première idée qui m'est venue à l'esprit», a-t-il expliqué à ses soignants, selon le quotidien The Mirror. Son génie musical ? «Je ne joue pas si bien que cela», avoue-t-il. En fait de virtuosité, il s'est contenté de répéter la même note durant des heures. La légende de «Piano Man» s'est bâtie sur du vent que la presse a pris trop volontiers pour argent comptant. Un mea culpa ne messiérait point. Les autorités sanitaires, elles, envisagent de réclamer à l'Allemand déprimé le paiement des frais indus de sa maladie imaginaire.»

Rappel sur « c’est pour dire ».
Un bien étrange courrier des lecteurs publié dans Ouest-France

Le patron d’Ouest-France aurait-il écrit à son journal en se faisant passer pour un lecteur ? Telle est l’infâmante question posée par le Canard enchaîné [17/08/05], et aggravée par une réponse qui ne l’est pas moins, même en tant qu’hypothèse : François-Régis Hutin aurait ciré les pompes de Villepin, dans l’intérêt bien compris de son honorable et puissant journal. Voyons cela de plus près.

Petite commune balnéaire du Morbihan, Arradon a connu début août les honneurs médiatiques élargis. Pas tant pour ses charmes propres que pour ceux d’un certain Dominique Galouzeau de Villepin, premier ministre de son état, venu y passer sa semaine de vacances. Pas de quoi déroger à l’habituel clichetonnage médiatique. Sauf que.


Tout aurait pu glisser dans la bonne routine fleur bleue si un journaliste de l’agence locale n’avait eu l’idée – a posteriori bien aventureuse – d’exercer son métier. Comme on dit, il a anticipé l’événement avec un avant-papier exprimant des réactions de citoyens lambda sur la venue annoncée de l’illustre vacancier. Réactions pas franchement gogos, ni hostiles, sans doute à l’image des habitants de cette commune plutôt de gauche.

Exemples : « On va encore être emmerdés par les accès bloqués », « Pourquoi pas, je ne pense pas que ça va changer grand-chose, mais sait-on jamais ? », « S’il vient ici, c’est qu’il a bon goût, ça lui fait un bon point, mais je ne voterai pas pour lui ». Les paroles les plus « vaches » étant : « Je m’en fiche royalement » et « Je ne savais pas, mais ça ne me fait ni chaud ni froid » – qui a donné le titre de l’article et mis « Rungis », le patron, hors de lui.

Pourquoi tant de courroux ? Parce que « FRH » est lui-même résident secondaire d’Arradon et que ça ferait malpoli de recevoir le premier ministre avec aussi peu d’égards ? Bof !  Non, l’enjeu est autre et exige, pour le moins, de la déférence. N’oublions pas qu’il s’agit du quotidien au plus fort tirage de France  – et qui n’entend pas en rester là. On a plusieurs fois évoqué ici l’«imperium» d’Ouest-France – à l’image de l’invasion romaine aux buttes avec le résistant gaulois, Le Télégramme –, en particulier à propos de sa dernière conquête, en février : trois quotidiens Dassault-ex-Hersant, deux télés locales, sans parler du reste et en particulier de son partenariat financier avec le gratuit 20 minutes.

Or, ce coup d’accélérateur expansionniste est soumis à autorisation du Conseil de la concurrence, qui dépend en partie de Bercy et donc du gouvernement. Pas besoin de faire un dessin… Un dessin, non, mais plutôt un article de circonstance. Signé de deux journalistes, il paraît le 3 août, jour de l’arrivée de Villepin. Un « bon » papier bien propre – il faut laver le possible affront –, tout aussi proprement titré : « Vacances discrètes pour de Villepin » et chutant en apothéose vulgairement localière : « Loin de l’agitation parisienne, tout a été fait pour que Dominique de Villepin profite vraiment de l’une des plus belles baies du monde ».

Mais le plus beau était à venir, sous la forme d’une lettre signée d’«un lecteur d’Arradon» qui vaut son détour intégral : « Bienvenue, monsieur le Premier ministre. Bienvenue sur nos terres et notre  ”petite mer" (traduction exacte du breton « mor-bihan »). Peut-être connaissez-vous déjà le golfe du Morbihan ? Sinon, nous nous réjouissons de vous voir découvrir sa douceur et sa beauté. Cette beauté qui apaise et élève l'âme. C'est ce que depuis longtemps de grands spirituels ont ressenti ici au point d'y établir leur lieu de réflexion et de prière. ( ... ) Votre présence honore notre commune. Nous sommes discrets ici et nous serons attentifs à ne pas vous importuner. ( ... ) Nous vous souhaitons un temps doux, beau et calme pour de très bonnes et réconfortantes vacances dans la Paix. »

Le Canard ajoute que « par quelques fuites de la rédaction en chef, tout un chacun, à Ouest-France, est aujourd'hui convaincu que ce pudique « lecteur d'Arradon » n'est autre que le réservé pédégé Hutin. »

Les coordonnées du fameux lecteur tiendraient lieu de démenti. Tout silence la foutrait mal pour Citizen-Breizh et son rendez-vous d’octobre.

Tong de presse à fleurs pour Citizen-Breizh (sous forme de "provision conservatoire", en attendant "confirmation du jugement"… qui condamenrait à la paire).

→ Dessin d’Escaro (Le Canard enchaîné).

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L’amertume des nouvelles
ne recouvre pas forcément
celle du monde



J’emprunte à l’excellent Jean-Paul Chapon de Paris est sa banlieue sa note du 17 août. Histoire d’ajouter à la suite mon grain de sel sur l’amertume des nouvelles journalistiques.


« Lettre amère...

« Comme tous les matins, j’ai reçu la lettre «check-list» du Monde. Coincés entre les deux vignettes sur les « 40 jeux honteusement exclus des JO », les titres de ce 17 août 2005 :

Série noire dans le transport aérien
Hausse du pétrole : le gouvernement réagit
Meurtre à Taizé
Lignes non rentables : la polémique enfle
Amiante : Alstom en correctionnelle
Crash d'hélicoptère en Afghanistan
Gaza : l'ultimatum a expiré hier soir
Triple attentat en Irak, ce matin
L'aide en crise au Niger
Vézelay interactif
Phuket polluée par la pollution d'Indonésie
Quitter Gaza
Vache folle : inquiétude aux Etats-Unis
Egypte : lancement de la campagne électorale
Les paysans croates face à la "mafia verte"
Berlin : les hommes d'Angela Merkel
Et pendant ce temps, en Mauritanie... »


J’éprouve si souvent ce sentiment de désespoir, sinon de dégoût face à cette vision du monde. Soit, il n’est pas si beau notre monde – l’a-t-il jamais été ? Le sera-t-il jamais ? Il est. Le « reste » dépend tellement de la représentation qu’ « on » choisit d’en donner. Et nous nous trouvons là au nœud du mal-être généralisé, en particulier dans nos sociétés d’abondance sélective.

Cette litanie des (mauvaises) nouvelles d’un jour se reproduit à peu près 365 fois par an, et par des millions de médiateurs agissant comme des prophètes de malheur. Une chose est d’annoncer ce qui advient dans l’actualité – et de tenter d'en livrer des clés de compréhension ; une autre est d’en monter un spectacle morbide dont le sens, caché, n’en est que plus dévastateur. Une telle attitude produit ce qu’un Henri Laborit naguère qualifié d’inhibition d’action : devant l’absence (même apparente) d’alternative à l’action (« pas le choix »), l’inaction s’impose comme attitude de survie passive.



Œuvre du peintre varois Jean-Pierre Giacobazzi, un des piliers du Festival de jazz de La Seyne-sur-Mer. Voir son site
.


N’est-ce pas ce que traduisent les mises en « loi des séries » des successifs derniers accidents d’avions ? L’étalage des images de catastrophes, au fond réconforte ses spectateurs : du moins sont-ils vivants, eux ; au moins ont-ils « raison » d’être là où ils sont, de s’en satisfaire et même de s’estimer heureux comme ils sont, sans rien bouger autour d’eux.

Ce qui m’amène à vous signaler [après l’alerte de Denis : merci !] le Contrat tacite des gens qui dorment. Un texte très décapant, en 33 points, dont j’extrais le n°16, très à propos:

« 16) J'accepte que l'on me présente des nouvelles négatives et terrifiantes du monde tous les jours, pour que je puisse apprécier à quel point notre situation est normale et combien j'ai de la chance de vivre en Occident. je sais qu'entretenir la peur dans nos esprits ne peut être que bénéfique pour nous. »

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Unamuno, Garcia Lorca et les infirmes fiancés de la mort

Montaignecoulpar Daniel Attias

Tous les anciens écoliers se souviennent de la phrase de Montaigne, écrite à la veille de sa 39e année: “Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles”.

Que philosopher, c’est apprendre à mourir, écrivait-il. Se doutait-il qu’un jour, sa proposition serait renversée. Mourir, serait philosopher. Les idéologies meurtrières sévissent sans que cela trouble notre bien-être. Bien-être et bien-pensance prête à comprendre l’incompréhensible, à faire des victimes les responsables de leur propre malheur et à fermer ses oreilles aux versets diaboliques des laudateurs de la mort.

Limam_crochetTout le monde a lu et relu les ineffables déclarations de l’assassin du cinéaste néerlandais Theo van Gogh, le Maroco-Néerlandais Mohammed Bouyeri, qui a affirmé lors de son procès avoir agi "au nom de sa religion" et s'est dit prêt "à refaire la même chose" s'il était libéré.

Quatre de ses frères en errance, citoyens de Sa majesté très britannique, sont allés jusqu’au bout de leur cheminement philosophique en entraînant dans leur exaltant voyage outre-tombe quelques dizaines de mécréants. Parmi eux quelques bons musulmans, mais bast, Dieu reconnaîtra les siens.

Sage_de_grenade_1

Au nom de quelle religion, de quelle idéologie 8000 musulmans bosniaques ont-ils été assassinés au nez et à la barbe de l'ONU il y a tout juste dix ans? L'ONU qui constate encore aujourd'hui le énième massacre de civils en République démocratique du Congo!

Au nom de quelle religion, de quelle idéologie des dizaines de milliers d'Irakiens (39 mille? 36 mille?) sont morts depuis l'invasion menée en dépit du bon sens de leur pays par les États-Unis?

Au nom de quelle religion, de quelle idéologie la vie quotidienne de milliers de Palestiniens et de l'autre côté des barrières physiques et mentales, d'Israëliens est-elle transformée en cauchemar ou en deuils quotidiens?

Air connu. Je l’ai déjà entendu ce cri de mort si peu philosophique!

Garcia_lorca_1Nous sommes à l’université de Salamanque en ce 12 octobre 1936, Jour de la Race.


→ Suite de ce beau récit sur le blog de Daniel Attias, «débloc-notes».

→ Images : j'attire l'attention sur le parallèle à établir entre les deux photos : celle de l'"imam-crochet" et celle (jointe au reste de l'article) du général franquiste Millan Astray – à ne pas confondre avec la photo de Garcia-Lorca, ci-contre.




 
Une journaliste tchadienne
condamnée à 12 mois de prison


Sy Koumbo Singa Gali, directrice de "L'Observateur", hebdomadaire de N'Djamena, a été condamnée le 15 août à 12 mois de prison ferme et au paiement de 100 000 FCFA d'amendes (150 euros) par le tribunal de première instance de la capitale tchadienne. Elle a été immédiatement conduite à la maison d'arrêt de N'Djamena, où elle rejoint trois autres journalistes condamnés en espace d'un mois à des lourdes peines de prison.

La journaliste était poursuivie pour avoir réalisé et publié une interview de Garondé Djarma, un de ses collaborateurs déjà incarcéré, dans laquelle il affirmait que son arrestation était une machination des "Djandjawids", les Arabes tchadiens. D’où la plainte du procureur pour "incitation à la haine tribale et au soulèvement populaire".



Dans l'entretien, Djarma accusait les membres arabes du gouvernement tchadien de conspirer pour le réduire au silence en raison de sa couverture du conflit du Darfour, au Soudan voisin, qui voit s'affronter des milices arabes et des rebelles d'ethnies africaines.

D'autres journalistes indépendants ont été récemment emprisonnés, dont Michael Didama, directeur de publication de l'hebdomadaire "Le Temps", et Ngaradoumbe Samory, également de "L'Observateur".

Face à la dégradation de la situation de la liberté de la presse au Tchad, JED, qui est le réseau d'alerte de l'OMAC (Organisation des médias d'Afrique centrale, dont le Tchad est membre) a dépêché sur place un de ses membres. Le délégué de JED a pu rencontrer, le 13 août, le ministre de l'Information, Hoummdji Moussa, et le 15 août, celui de la justice, Edouard Ngarta. Les deux ministres ont exprimé à JED leur incapacité à pouvoir mettre fin à l'escalade de la répression qui s'abat contre les journalistes et les médias tchadiens.

[Source : JED/IFEX, CPJ – Comité pour la protection des Journalistes, basé à New York]

→ J’ai bien connu Sy Koumbo, à N’Djaména, où elle présidait l’association des journalistes tchadiens tout en dirigeant « L’Observateur ». Être femme et journaliste au Tchad, comme en de multiples autres pays, est doublement méritoire. Elle et son équipe, ainsi que bien d’autres journalistes, n’ont de cesse de lutter pour une information libre sans laquelle la démocratie n’est qu’un leurre.
© Photo gp
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L’été, la presse aussi
chausse des tongs


On l’aura compris : le Tong de presse est au journalisme estival ce que la Pantoufle se charge ordinairement de distinguer le reste de l’année [Rappel des modalités du PPP – Palmarès de la Pantoufle de Presse]. Dans les deux cas, une même indolence journalistique, entre flemme et amateurisme, bricolage et farniente. L’attribution du Tong, à l’image de la chose, ne relèvera pas non plus d’une grande nervosité critique. Pour un peu, il irait d’une certaine complicité. D’ailleurs, La Provence et moi, c’est déjà une vieille histoire d’amour.


Les usages journalistiques
contre les chutes d’avion


Ainsi, feuilletant ingénument mon quotidien à une terrasse du Vieux-Port, ce matin [16/08/05] à Marseille, que vois-je à la dern’ ? Un papier plutôt sympa sur Ousmane Sow dont les œuvres sont exposées au Pont du Gard. Mais… Mais, bien sûr, y a encore un truc qui coince : le sculpteur n’est pas originaire de Côte-d’Ivoire, mais du Sénégal, où il est né et où il vit. Pas important ? Ah tiens, demandez-le lui pour voir. Demandez-voir aussi à Gbagbo ce qu’il pense de l’ « ivoirité »…



Soit. Ce qui est dommageable pour le métier d’informer, ce n’est pas tant les fautes – qui n’en commet pas ? – que leur origine, liée au non-respect d’une règle simple : n’écrire que ce qu’on connaît et qu’on a vérifié. 
→ Tong de base.


Page 3, autre registre sous un cinq colonnes : « Trouver un médecin en août relève de l’exploit » Marronnier que le sujet, mais après tout, il n’est que de l’empoigner fermement, surtout pour un stagiaire d’été. « Nous avons mené l’enquête », promet l’accroche. Mais las, l’affaire est torchée en trois coups de fils et quatre clichés qui finissent dans l’impasse des généralisations et approximations (30 médecins sur 1000 dans l’inter, au lieu de 300…). Sujet gâché, tromperie sur la marchandise. → Paire de Tongs roses.

J’en serais bien resté là, mais… Ah oui, ce « Terrible récit du crash en Grèce », annoncé à la une, monté à la 20.

 

Alors qu’il ne s’agit que d’hypothèses, voire de spéculations sur le mode conditionnel (« il semble », « serait », « probable »). Comment ne pas exploiter un tel filon catastrophiste, hein ? Et, attention les yeux, voici la fameuse « loi des séries » qui s’annonce avec l’accident du Venezuela. Enfin il y a cet « éclairage » intitulé « Toujours plus d’avions mais moins d’accidents » et censé redresser quelques idées fausses. L’argumentaire apparaît si confus qu’on peut se demander pour qui vole le rédacteur.
 → Tong fantaisie… 

Le rapport entre tout ça peut tenir dans une « moralité » qu’il m’arrive souvent d’exposer en formation : à savoir que si l’aéronautique respectait les règles de fabrication journalistiques, plus aucun avion ne s’écraserait. Puisque aucun ne volerait.


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Ce grand cri du cœur…



La pub en son impudique vulgarité commerciale. Campagne d'Orange dans les médias.
Françoise d’Eaubonne,
femme réfractaire


Françoise d’Eaubonne. Elle ne m’aura donc pas écouté: ne jamais mourir en été, canicule ou pas ! Trop triste que de partir trop seul, sans prévenir les copains, au moins. Elle est morte ce 3 août à Paris. J’apprends ça par les gazettes qui montent encore un peu la garde. Si peu. Que ni Le Figaro ni L’Humanité ne donnent la nouvelle, bon. Mais que Libé n’en fasse qu’une brève ainsi signalée : « Françoise d'Eaubonne, mort d'une pionnière. Cette militante et écrivaine, féministe de la première heure, disparaît à 85 ans. », en dit assez long sur l’amnésie d’un journal et sa mort politique – et journalistique.


Bref, il ne restait plus qu’à se rabattre sur Le Monde, rubrique « Disparition » [quand on y pense, quel intitulé de rubrique !], avec formule qui la tue une deuxième fois : « Une figure du féminisme français » ! Tu te rends compte, Françoise – et je t’entends éclater de ton rire bien charpenté –, ils te traitent de « figure ». Mais enfin, le service mortuaire est assuré avec nécro et photo de la jeune femme en fleurs [ci-dessous].


Réfractaire à tous les pouvoirs, ça oui, on peut le dire de cette femme libre, libertaire, anarchiste corps et âme. L’écrivaine venait de là, s’abreuvait de cette eau-bonne qui, cependant, jamais n’a apaisé sa soif de justice et de liberté, l’une et l’autre indissociables. C’est dire que si elle écrivit beaucoup (une cinquantaine de romans, essais, biographies), elle s’engagea davantage encore, à commencer par la Résistance. Court passage au PC puis, en 1960, elle rejoint le combat des insoumis à la guerre d’Algérie et signe le Manifeste des 121. Vient Mai 68 et surtout ce qui s’ensuit, qui la voit, notamment, co-fonder le Mouvement de libération des femmes (MLF) et, peu après, avec Guy Hocquenghem le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR).

En 1978, elle crée, le mouvement Écologie et Féminisme – en quoi elle fut et demeure vraiment pionnière dans cette indispensable jonction politique. [Voir le site Ecoféminisme, qui publie notamment de ses textes.]

Quand je l’ai rencontrée en 1975, dans son petit logement vers la place de Clichy, à Paris, elle mettait la dernière touche à son livre Les femmes avant le patriarcat, paru en 76. Je souhaitais la faire participer, dès son premier numéro, à la revue Sexpol, sexualité et politique, alors en préparation. Elle accepta sans hésiter. « Un cas très ordinaire » est le titre du papier paru sous sa signature dans Sexpol n°1 où elle aborde, à partir de deux entretiens, la « réalité lamentable de l’obscurantisme et de la frustration féminines ». Il y eut d’autres articles et d’autres occasions de rencontres, l’époque avait ses exigences, et des urgences qui n’ont pas disparu.

Ainsi, en 1980, quand elle fait paraître Le Féminisme ou la mort, dont je ne résiste pas à recopier la quatrième de couverture, manière de lui laisser le dernier mot : « Deux fléaux menacent l’humanité tout entière : la surpopulation, et la destruction des ressources. On est bien obligé de constater qu’en s’appropriant jusqu’à présent la fécondité (des femmes) et la fertilité (du sol), ce sont les hommes et la société patriarcale qui nous ont menés à cette double catastrophe.
« Françoise d’Eaubonne s’appuie sur sa connaissance de la féminitude (c’est-à-dire du malheur d’être femme dans une société régie par les hommes) pour s’élever au niveau le plus haut, celui du salut de l’espèce humaine menacée de disparition par les errements et le système de ses maîtres. »

→  Lire d'elle, sur le site des Pénélopes : "
Le Deuxième Sexe: un coup de tonnerre"
monJOURNAL
Comme un feuilleton d’été,  vénéneux, généreux
, subjecteux


© Ph. g.ponthieu

Autant prévenir : je me suis laissé aller. Un vrai feuilleton. Ça m’a pris comme ça, de lâcher les freins. Je cause de ça : ce « monJOURNAL », du subjectif pur jus. Je cause aussi d’Avignon et de la crise de foi(e) que ça m’a donné – une sorte d’hépatite K comme Kulture : la greffe bizness provoque un rejet violent chez moi. Mes anticorps, j’en parle aussi à propos des grands-messes de musique classique. Brahms en quatuor de chambre pour un amphi de 2.000 places, ça m’assomme. Mais il s’en passe de belles à La Roque-d’Anthéron… où j’attrappe aussi des crampes d’estomac, pour cause d’une certaine littérature. Lit & rature, j’en étais là à donf’, heureusement sauvé par Napoléon, très fort en jazz, le guss. Si. A la Seyne-sur-Mer où je vous emmène, allez !



Fatiguant tout de même d’écrire, d’écrire tous les jours, de pas dire trop de conneries, autant que possible, de pas faire que ça non plus, merde. Y a le glandage, cet art d’ordonner le rien autour de pas grand chose, si ce n’est, tout de même, le temps qui passe – et ne revient jamais. Cette vacherie à ne jamais manquer, ce robinet qui fuit sans cesse, avec ses problèmes à la con qui empêchent de savourer chaque goutte comme une éternité plus qu’éphémère.

Fatiguant, eh oh !, t’es pas obligé hein ! T’es pas à la tâche, à la pige, au turbin forcé. C’est vrai. Fatiguant mais stimulant. Au fond, pas si fatiguant que ça. Coquetterie d’intello acharné à se faire plaisir, à enfler son ego comme un jabot de ministre, suivez mon regard. Stimulant, alors de quoi tu te plains ? Me plains pas plus que Sisyphe poussant son rocher. Pas moins, surtout. Me rappelle mon camarade Langlois, dans un de ses bloc-notes de Politis, racontant ses affres hebdomadaires : être en alerte permanente, se gaver de tous les plats d’infos qui passent, canards, bouquins, émissions diverses, se prendre des gueules de bois avec des bitures de piquette. Et dégueuler tout ça, ouf, pour éviter l’indigestion, la surdose hépato-cérébrale (mortelle).

On a cette chance de journaleux, après tout, de pouvoir dé-gueuler, cette psychanalyse à la va-vite, la plume qui fait divan et nous autorise une névrose ordinaire de normalement névrosés : rouspéteurs patentés, dénonciateurs de travers, redresseurs de torts (de tords…). On en profite pour se planquer derrière tout ça. Vaudrait mieux pas soulever le masque… Sauf que nous, Langlois, moi… et les indispensables et modestes semblables (peu), on n’est pas les pires. Même qu’on sait en rigoler, et même se poiler carrément en nous voyant dans la glace avec cette image de sérieux-pas sérieux.

C’est « monJournal », hein, personne pour m’emmerder, à compter les signes, mater les fautes, la ramener ceci-cela. Je laboure où quand comme je veux. Zéro contrat. Tu prends tu laisses.

Je ne parlerai donc pas de gagner sa croûte, ça gâcherait tout. Profitons du vide vacancier. Et, dans le genre de vide, y a pire : ma pointe de compas, je la plante là où je me suis planté, j’écarte pour faire 100 km, à peu près. Et ce cercle-là enserre, à se demander pourquoi, toute la culture marchande. Allez, j’élargis à 200 et comme ça je vais de Montpellier à Juan-les-Pins. Ça englobe, ou presque et du moins par échantillons, le tout-culturel européen, un concentré de l’offre culturo-biznessoïde.

Et cette année tout spécialement, je ne sais trop pourquoi, l’âge, la chaleur, l’Europe mondialisante…, l’exhibition m’a paru plus gerbante que jamais.

 
Avignon, pour commencer.
Un temple de marchands déguisés en artistes. Ce n’est certes pas nouveau mais je l’ai plus mal pris que dab. Justement, est-ce aussi l’habitude, les ornières de la chose ? Ou tournerai-je vin-aigre et vieux con ? Le mieux, ça reste le théâtre « live » avec les copains, autour d’un plat et d’une boutanche, ou deux. Largement le mieux. Mille fois plus mieux que les deux spectacles vus, même le mieux, l’autre, tellement tarte. Autant dire que j’ai rien-vu, ce qui m’a toutefois suffi pour cette année, tandis que les médias, ah-ah !, occupaient la cour des bonni-menteurs avec, enfin, une petite odeur de poudre, un filet de scandale autour du « in » soudain investi par des grincheux un peu gueulards, soudain et enfin porteurs d’une rébellion d’opérette, non mais, de qui s’moque-t-on ?


Joie simple de nos amis les journalistes s’accaparant la mini-jacquerie qui ravivait quelques parfums de scandales d’antan. Mais diantre que ce fut laborieux à
faire prendre, cette mayonnaise, cette avignonnaise ! Laborieux et vain. N’est pas Julian Beck-Judith Malina qui veut. Excusez, les plus jeunes, je cause du Living, cette bande d’anars venus dynamiter « le théâtre bourgeois » – ce qui avait un certain sens, au sortir de 68 et des sens interdits. Une révolte, sire, pas « la » Révolution – ça se serait su.


Donc, en 2005, ils en sont encore à se faire de gentilles frayeurs sur fond de nostalgie 68-tarde… Est-ce bien cela qui peut se lire sous les provocs ordinaires, so-phis-ti-quées de mises en scène à base d’installations, de performances, de rendement. Un goût édulcoré – le sucre sans sucre – du Paradise now et du Living theater : au pied de la lettre, théâtre vivant, oui!

L’art contemporain, à l’image du contemporain que nous vivons. Aujourd’hui, en modernité spectaculaire, la moindre des audaces est de foutre les comédiens à poil. C’est d’un banal. Ah ? Bien. Alors qu’ils se pissent et se conchient dessus, et se branlent, mais artistement, hein ! Artiste-ment. Misère, épouvante. Même pas drôle. Pas de quoi emballer la machine à polémique, fatiguée, saturée, au bout du rouleau. Un autre défi revient à jouer la montre, tel cet horloger déréglé d’Olivier Py. Dix heures de spectacle. M’y suis refusé, par principe. Non mais, pour qui il se/me prend ?

Avignon, je le vois ainsi : après les fastes affairistes, les crises sociales des dernières années, le vide de sens – qu’est-ce donc, enfin, que le théâtre sinon, toujours, une quête du sens à vivre ? –, après… A l’image de notre société bien plus déglinguée encore qu’en avril 68, je trouve, et ici, et dans le monde surtout.

Soixante ans après. Hiroshima comme autre holocauste. J’entends des horreurs horribles, notamment à la radio (France Culture). Tandis que le « nouvel » Iran bande son arc atomique, l’Europe ses muscles rachos, Bush sa bite, encore. Tout ce qui peut arriver arrivera. Postulat, horrible. Sauvons-nous vite !

Aimé-je Brahms ? Vérification faite, pas trop. Ce n’est pas, remarquez, que la question m’ait spécialement tarabusté. Ni même que j’aurais pu avoir une remontée de Sagan, un acné juvénile autant que tardif, ou je ne sais quoi. Un concert me tendait les esgourdes à la Roque - d’Anthéron, cette Mecque estivale du piano mondialisé, à une portée de tong de ma case. L’endroit est sublime, je l’ai déjà écrit ici à propos du contrebassiste Charlie Haden qui a pu entrer dans l’endroit consacré par l’entremise de Gonzalo Rubalcaba, pianiste lui. Et cætera, je ne vais pas vous refaire l’article, suffit de cliquer ici, pas là.

Ce soir-là (31/07), Brahms venait après l’entracte. Bien après Schumann, et Bartok, et un certain Cerha, Friedrich, compositeur autrichien contemporain, et même vivant. Je raconte ça, qui n’aurait ici aucun intérêt. Sauf que.

Sauf que ce concert me barbe. Bien sûr, c’est toujours de la musique, ô combien. La question est autre, et même double ou plus : celle de sa représentation sociale et celle de ma perception. En fait les deux s’imbriquent. J’ai trop vécu, connu, aimé la révolution du jazz pour éprouver quelque nostalgie de l’Ancien régime. Lequel a aussi connu ses révolutionnaires, et comment ! Je ne rejette rien, rien de rien de toute musique – je dis bien toute, depuis les origines perdues. Et pour s'en tenir aux vieilles stars, depuis Jean-Sébastien, Amadeus, Ludwig, Johannes, Robert, Gustav, Béla, Alban, Olivier, Karl, Pierre, Pierre encore, Michel, Yannis aussi. Je m’épuiserais, ayant franchi les frontières des genres.

Ce concert m’emmerde même, sans plus. Il me donne à observer, à penser. Toujours ça. Le public, si conventionnel, l’écoute coincée comme des culs. Pourquoi donc tant de culs coincés, me dis-je ? Ben oui, en acoustique, les musiciens si loin, le moindre froissement de soie résonne comme un coup de tonnerre. Alors, pas question de risquer le moindre pet ! D’où les fesses serrées à bloc. Pas question de se lâcher. Encore moins de se relâcher et de souffler un coup, comme lors d’un orage à la Jo Jones. Bon, ça vaut ce que ça vaut, je laisse mon observation aux musicologues, j’aide la science.

Ce concert est aussi retransmis par France Musiques. On entend, et on voit, le jeune et blondinet spiqueur sous sa tente-studio, distiller son savoir précieux sur le ton compassé dûment éprouvé par une lignée de prédécesseurs. Il fait comme on lui a dit de faire. Sans bruit, sans pet incongru, tiens. Manquerait plus que ça, une révolution en direct. Viva Zapata en plein Bartok et ses « Contrastes pour clarinette, violon et piano ». La musique de chambre, c’est fait pour s’endormir, non ?

J’aime assez la vision d’un sacrilège. Et puisque je m’emmmerde plus encore, je me fais du ciné, de la BD… Je vois cette jolie dame, robe blanche, s’éclipser en loucedé, dans l’accalmie espérée d’un entre-deux mouvements. Elle fait des pointes sur le gravier blanc qui n’en crisse pas moins. Elle s’applique pourtant, à pas de loup, avec une discrétion désespérée sur laquelle mille paires d’yeux sont braqués. Les distractions sont si rares. De plus, ça se passe tout près de la scène, à la barbe des musiciens risquant la déconcentration.

La voilà donc qui lève la jambe droite pour franchir le lourd cordon de velours rouge à l’ancienne censé interdire l’accès aux retardataires. Mais pas prévu pour les refuzniks. Et, sans doute entravée par l’étroitesse de la robe, voilà la jambe comme gênée aux entournures. Et le talon de l’élégant escarpin doré se prend dans le cordon rouge. Allegro vivace, les musiciens attaquent leur dernier mouvement. A l’instant précis où la fuyarde part en vol plané. Dans sa courte trajectoire, elle entraîne en cascade les porte-cordons en métal chromé dont le troisième, rattaché à une palissade en bois, provoque le renversement de celle-ci sur un boîtier électrique qui crache une gerbe de 14-juillet. Obscurité complète. Ooooh ! s’exclame le public soudain décoincé.

Tandis que le quatuor, très pro, continue de jouer à l’aveugle – ce qui ne change rien –, Monsieur France Musique se permet une intervention (« nous sommes retransmis en direct ») à l’intention des chers auditeurs, que des haut-parleurs répercutent pour l’assistance. Inébranlable, il explique qu’un incident technique a perturbé le concert interprété par (il redonne les noms des musiciens), qui va cependant se poursuivre. Allo Paris ? Vous m’entendez ? La liaison a été coupée, de même que toute l’électricité des parages. On s’en fout. Et ça continue à jouer de plus belle. De plus en plus belle.

Libérés des contraintes écrites, les musicos se lèvent et se lancent dans l’impro. Des airs remontent à la surface, tandis que le pianiste se met à swinguer. Si ! Alors, je l’accompagne en frappant dans les mains. Et mille paires de mains se mettent à battre ! L’alto, on dirait qu’il s’est mis au sax, le violon au soprano et le violoncelle à la contrebasse. Oh when the saints ! Faut bien un début. Tout le monde connaît. Coltrane, on verra. Ça chauffe un max, ça tape du pied sur les gradins en tôle galvanisée qui vibrent comme à Furiani. Et s’effondrent pareil, mais mollement, gentils les échafaudages de la Roque-d’Anthéron, pas méchants, déposant tout le monde en douceur sur la pelouse du château de Florans, au pied des séquoias géants.

Par la sauvagerie musicale alléchés, les loulous de la zone (il les fallait pour la suite) rappliquent bientôt, lèvent les plus aptes des bourgeoises pour les encanailler dans des rocks d’enfer (« Le jazz, c’est du rock » comme disait Eddy Mitchell dans son temps de jeune con). Là, on est dans du Fellini plein pot. C’est Prova d’orchestra à la sauce au pistou et on n’est pas loin d’un 1789, d’une prise de la bastille de la Roque, son seigneur décapité – non, on va pas recommencer ces conneries ! Le châtelain, gentil, social, aura pris le vent de l’Histoire, ouvert coffres-forts et comptes en banque, convoqué tout de go les états-généraux de l’économie distributive. Sacré Paul Onoratini ! (président-fondateur du festival).

Bon, je vous emmmmerde ou quoi ? Car ce n’est pas tout. Je les abandonne à leur délire, tandis que je retrouve la dame à la robe blanche à l’origine de Tout. Madame Effet-Papillon, auteure de la théorie du Chaos, vous savez… Elle s’était réfugiée dans l’allée des séquoias séculaires, là où les marchands du temple culturel font commerce de disques et de livres. Détachée, apparemment, des conséquences créatrices de sa gestuelle, elle feuillette un bouquin. Je l’interviewe (prétexte pro, on ne se refait pas) sur le thème de l’ennui musical. Elle croit que je la drague (soit !) et me rembarre en reposant sur l’étal le récent Christian Gailly, Dernier amour – que j’achète avant de quitter les lieux.

J’avais bien aimé Un Soir au club, touchante histoire d’amour en milieu jazzeux. Là, ça part de Haydn, un quatuor aussi… La coïncidence m’envoie un clin d’œil. Donc, Paul est compositeur. Assiste à son dernier concert. Son œuvre est sifflée. S’en fout car il va crever dans un ou deux jours. Ainsi en phase finale, cet homme à femmes en rencontre une aux yeux injectés de sang, bon, puis une autre, bellissime of course, qui viendra le border dans son lit de mort après lui avoir offert un dernier tour dans sa Morgan (une décapotable, idéal pour frimer en littoral touristique). De plus, si si !, elle est aussi musicienne, pianiste… Et caetera. La meilleure idée de Gailly, c’est d’avoir torché sa bluette en 120 pages. A un euro la dizaine, c’est tout de même cher payé.


La Seyne-sur-Mer, Fort Napoléon. Ce cher Watson et son impérial quartet. © Ph. gp

Julien Gracq nous avait avertis,
à propos de « littérature à l’estomac ». Pierre Jourde a radicalisé la formule avec sa Littérature sans estomac, salutaire pamphlet où il se fait ces écrivailleurs qui veulent se payer notre tronche. Je l’ai repris en main pour me remettre du dernier Gailly – qui ne pouvait y figurer puisque ficelé après le Jourde (2003). Sans doute l’eut-il enfilé sur sa brochette aux côtés des Sollers, Angot, Beigbeder, Darrieusecq, Rollin, Laurens et autres sous-produits germanopratins. Quand je palpe ça sur les gondoles du supermarché livresque, j’ai le gerbi. J’entends encore ces mêmes éditeurs me renvoyer dans les cordes avec mon roman – inédit, forcément inédit* –, au prétexte qu’« on n’écrit plus comme ça de nos jours ». Ah bon. Non, ce qui se fait aujourd’hui, c’est dans cette matière-là, oui, qui plaît bien à la clientèle, voyez-vous.


Cette époque en particulier, la nôtre, baigne dans la mode jusqu’à en crever. Robert, le Petit, est tellement juste sur le mot : « Goûts collectifs, manières de vivre, de sentir qui paraissent de bon ton à un moment donné dans une société déterminée. Les engouements de la mode. → vogue. Lancer une mode. Une mode éphémère. « Il est des modes jusque dans la façon de souffrir ou d'aimer » (André Gide). – Loc. À LA MODE : conforme au goût du jour, en vogue. Être, revenir à la mode. Restaurants, plages à la mode. C'est à la mode (cf. C'est à la page*, le dernier cri*, dans le vent*). Ce n'est plus à la mode, c'est passé de mode. → démodé. Personne, chanteur à la mode. → fam. branché, câblé. »

J’ajoute que la mode, pour moi hein, c’est aussi le monde du cliché. Fatalement, s’agissant de la reproduction de choses, « idées », comportements, apparences et gens ; et de reproduction à échelle de masse, par obligation de rentabilité. On singe l’originalité – fausse – qui permet la duplication en grandes séries semblables. Gailly, c’est bourré de clichetons, parfois clinquants, ce qui créé l’illusion. Je cherche un prélèvement. Ça foisonne. Tiens, p. 21 : « Personne avec Paul ne regardait les camaïeux bleu sombre, les échelles turquoises d’un soleil qui chaque soir ici prenait son bain dans les eaux noires du lac. » Car on n’est pas encore arrivé à la mer. Nous y voilà : « Là où commence la côte sauvage. Ses yeux se posèrent sur une tâche gris clair. Bien visible sur le sable humide  jaune foncé. Près d’un rocher noir. Magnifique rapport de couleurs. Hasard ou simple désir de faire beau. » (p. 61).



J’arrête. Plutôt parler de ce que j’aime. J’en reviens donc au jazz. Je dirais bien que cette musique, c’est de la chasse au cliché. Elle en comporte, bien sûr, mais ses re-créateurs, insatiables, n’ont de cesse de les remiser aussitôt repérés. Voilà pourquoi on devrait dire « les » jazz, à l’image de son histoire, sa généalogie – voyez un aperçu de son arbre [ci-dessus], il trône sur un mur d’escalier à la maison, la Jazzine. Pourquoi un tel foisonnement, à la différence du classique, si  linéaire en général ? Vaste sujet. (Je l’aborde dans un autre papier en cours sur Keith Jarrett et l’improvisation. Vous serez avertis.) L’impro, c’est un peu comme l’irruption de Dada et du surréalisme dans l’art et la littérature ; c’est l’écriture qui se dynamite pour se recréer et poursuivre le mouvement de l’art. Le mouvement, pas la bougeotte, celle du slogan imbécile « parce que le monde bouge ». Ah vraiment ? La pub, comme agent contaminateur de cette grave épidémie de « bougeure » généralisée, au nom de l’obsolescence triomphante du Tout-marchandifié. Faut que ça roule, que ça transporte, que ça touristifie, que ça culturise. Et que ça y aille des flux tendus, des stocks rotatifs, du développement durable et autres enculades à croissance forte, à rendement optimisé, pour une sécurité accrue. Clichetons encore que cette salade « globalisée ». Car les clichés, on l’a dit, ayant contaminé le langage, gagnent choses et gens jusqu’à les rendre malades à mourir. Et vice versa.

Oh mais je m’énerve, là, dis. Je voulais juste en revenir au jazz. Parce que l’autre soir, à La Seyne-sur-Mer, j’ai connu de belles heures au Festival dit du Fort-Napoléon. Beau détournement d’un lieu militaire rendu aux civilités azuréennes. C’était la vingtième édition de ce qui me semble, à moi hein, « ze » festival par excellence. C’est l’anti-frime, donc l’anti-clichetons et aussi l’anti-arnaque. Deux concerts pour 15 euros la soirée (ça a tout de même bien augmenté cette année…), un coin restauration-sympa à 10. Et des expos aux trois des quatre coins de la forteresse – le quatrième servant de coulisse aux musiciens. Et pas n’importe quoi comme expo – peintures de Fromanger [son affiche, ci-contre] et Giacobazzi [voir le site du festival]. Je n’évoquerai ici que les photos de Marcel Fleiss qui, de plus, font l’objet d’un livre marquant le XXe anniversaire du festival. Intitulé « Now’s the time » [C’est bien l’heure]. Je parlerai du « Flash-back sur une passion », texte fort de Jean-Jacques Lebel qui plante puissamment le jazz dans l’histoire sociale et artistique, picturale, littéraire, surréaliste. (Édition Bleu Outre-Mers].

Et question musique, gâtés les tympans ! L’an dernier, souvenir fort d’Henry Grimes, comme sorti des limbes, lui l’ancien bassiste d’Albert Ayler, entre autres. Cette année, Eric Watson, un de mes chouchous. J’en ferais un plat de son quartet avec Christof Lauer, sax, Sébastien Boisseau, cb, Christophe Marguet, batt. De même de François Couturier qui invente, rien de moins, un nouvel art du trio à partir de compos d’un auteur catalan dont j’ai oublié le nom.
Bref, sortez aussi des clichetons festivaliers, les grosses cavaleries, les grands-messes à tiroirs-caisse genre Juan-les-Pins avec un Keith Jarrett qui, en plus, a fait la gueule (à ce qu’ont dit les gazettiers).

M’enfin, les rois du clichetons, ça reste bien « mes chers confrères ». Là, ça dépasse les exploits du Guiness’. Sur mon blog « c’est pour dire », j’avais prévu une rubrique « Mort aux clichetons ! ». J’y ai renoncé pour cause d’excès répétitifs, surtout chez les journalistes sportifs, les rois des rois avec leurs « résultats logiques », leurs « qui caracole en tête » sur « la plus belle avenue du monde ». De celle-là, ils ne sauraient détenir le monopole… Sans parler des approximations, des dérapages non contrôlés de la gent audiovisuelle : un tel mort d’une « embellie cérébrale » – ce qui lui a manqué au Mathieu P. sur France Inter, pour se reprendre. Ou encore, entendu ce midi [04/08/05], même station, par Clotilde D. annonçant que les rues étaient calmes à Nouache-coque. Bah, c’est si loin tout ça.

Les images, de haut en bas, quand il n'y a pas de légende :
– Concert à Charlie-Free (Vitroles)
– Julian Beck au faîte de la gloire du Living (et bien dominateur pour un libertaire…)
– Brahms, le quatuor, une certaine froideur
– L'orchestre comme forme sociale et lieu de révolte, selon Fellini
– Château de Florans, La Roque-d'Anthéron.

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