par Joël Decarsin
Bon nombre d’intellectuels et d’enseignants s’insurgent contre « les manipulations de l’histoire » opérées par le chef de l’État, via sa décision de faire lire la Lettre de Guy Môquet à tous les lycéens de France. Ils dénoncent par ailleurs son ingérence personnelle dans les questions pédagogiques et ne voient dans cet acte de commémoration que le projet d'élaborer une morale d'État, ceci précisément au moment où un nombre croissant de "décideurs" semblent eux-mêmes se dérober à toute morale personnelle (mises en examen, délits d'initiés, ...). De façon plus spécifique, ils considèrent que le document en question ne débouche sur aucune problématique relative à l’esprit de résistance mais qu’il sacrifie au contraire à l’émotion suscitée par les mots d’un jeune garçon annonçant à ses parents qu’il va mourir.
Enseignant moi-même (mais en collège, donc non directement concerné par la mesure Sarkozy), je souscris à l’ensemble de ces arguments. Pour autant, si je me réfère au « niet » pur et simple qu’ils affichent pour la circonstance, j’ai le sentiment que bon nombre de mes collègues succombent à cette même émotivité sans mesurer l’opportunité que leur offre l’événement
A mon sens, cette polémique devrait en effet constituer l’occasion d’authentiques actes de résistance contre les manœuvres idéologiques du chef de l’État. Certes en tant qu’ « agent de l’État », je suis soumis à un certain devoir de réserve. Mais je n’oublie pas pour autant que mon père, instituteur dans l’Aisne pendant l’Occupation, avait refusé de signer le serment d’allégeance à Pétain et qu’il n’en devînt pas moins, des années plus tard, un enseignant reconnu par sa hiérarchie. Son exemple inspire ces lignes.
Je vois personnellement dans la polémique actuelle l’occasion de faire établir par les élèves un certain nombre de liens entre le cas Guy Môquet proprement dit et les conditions dans lesquelles il resurgit dans l’actualité. Je concède que cet exercice nécessiterait un minimum de précautions oratoires pour ne pas relever d’une nouvelle instrumentalisation. Mais, comme on dit, « j’ai ma conscience pour moi ».
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Je ne ferai ici que trois parallèles entre le passé de Guy Môquet et les conditions de sa "récupération" actuelle.
1) Guy Môquet n’était pas spécialement connu pour être un véritable résistant à l’occupation nazie mais un militant d’un parti politique, qui était à l’époque le plus puissant de France, le Parti Communiste Français. Nicolas Sarkozy, né après la guerre, n’a jamais fait de résistance à quoi que ce soit, mais il a été (et reste encore, au moins officieusement) le chef du parti politique le plus puissant de France, l’UMP.
2) Initialement, Guy Môquet ne figurait pas dans la liste des fusillés de Châteaubriant. Cette liste a finalement été revue par Pierre Pucheu, alors ministre de l’Intérieur, par ailleurs membre du patronat français. En intervenant lui-même dans cette sélection, il entendait « éviter de laisser fusiller cinquante bons Français ». Or, quand il était lui-même Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait coutume d’opposer ceux qui « aiment » la France (les « bons Français») à ceux qui doivent la « quitter ». Il éliminait donc de son jugement tous ceux qui entendent demeurer en France… en résistant aux mesures iniques que viendrait à prendre son gouvernement.
3) De la même manière que la lettre de Guy Môquet suscite davantage l'émotion que le véritable questionnement, la « stratégie de communication » de Nicolas Sarkozy (le jogging, le Fouquet's, le yacht...), par son extrême intensité télévisuelle, vise à faire diversion sur l'essentiel. Les causes des phénomènes sont dissimulées sous les effets, de sorte à dissuader les esprits prédisposés à la résistance critique.
Dans la mesure où toute manipulation officielle de l'histoire constitue un véritable événement historique, je considère la mesure de Sarkozy comme un événement historique. Les enseignants seraient donc bien inspirés de s'en saisir afin d'inviter leurs élèves à percevoir (ou du moins supposer) les déclinaisons multiples d'un ensemble de comportement constants, notamment la fameuse tendance objectiviste qui consiste à privilégier les faits et les événements au détriment de la motivation psychologique.
La lettre des enseignants du lycée Carnot (ou étudia jadis Môquet) au chef de l'État, pour réactive et critique qu'elle puisse paraître à première vue, me semble pour ma part assez tiède. Quand en effet ces collègues argumentent que « c’est un esprit de vigilance et de réserve qui (les) amène à solennellement refuser de participer à cette commémoration », je vois dans cette vigilance et cette réserve l'application du fameux principe de « neutralité axiologique » derrière lequel se retranchent bon nombre de nos intellectuels pour ne prendre fondamentalement position sur rien.
Et lorsqu'ils précisent qu'ils sont « attentifs à transmettre aux jeunes générations l’héritage de la Résistance et de ses idéaux », j'en viens à penser que si cette transmission ne doit s'opérer que de façon intellectuelle, par le discours et non par un acte lui même engagé, celui de la dénonciation d'imposture en pure et due forme, on ne transmet rien de la résistance, on ne fait jamais qu'entériner les faits. Et l'on y reste aliénés.



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