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Le domaine de Fontblanche, à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) est un lieu béni du jazz. On y « mouline » des concerts un samedi sur deux toute l’année, ou presque. Et au début de l’été se tient un festival de trois jours. Vendredi, samedi et dimanche prochains – 4, 5 & 6 juillet donc –, ce sera le onzième du genre, autour d’un programme aux petits oignons. Voyez directement par un simple clic . Pour les indécis, quelques photos ici (de 2006) afin d’effacer d’éventuels et même probables stéréotypes collés à l’image d’un certain Vitrolles sous un certain régime politique à l’opposé du jazz libre et libertaire. Vérification en direct chaque soir dès l’heure de l’apéro-jazz, en fanfare(s), suivi de trois concerts.



Dans l’art du trio de jazz, il avait rejoint les plus grands. Le pianiste suédois Esbjörn Svensson est mort samedi 14 juin, à 44 ans, suite à un accident de plongée sous-marine dans l'archipel de Stockholm. C’en est donc fini de cette belle formation portant le nom de son leader, mais plus connue sous l’abréviation d’E.S.T.

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Dan Berglund, contrebasse et Magnus Öström, batterie, se retrouvent évidemment comme orphelins musicaux, même s’ils sont tous trois de la même génération ; même si le succès du groupe revenait à chacun d’eux qui, d’ailleurs, co-signait les compositions. Comme pianiste, Esbjörn Svensson se référait à Keith Jarrett  et à Chick Corea, influences dont il avait su se démarquer. Il a aussi composé, exprès pour sa belle, la chanteuse Viktoria Tolstoy (arrière petite fille de l’écrivain russe), la musique d’un album, « Shining on you ».

On doit à E.S.T. un jazz limpide, riche et sobre à la fois, servi par un son très identifiable dû autant à l’originalité musicale qu’à un recours subtil à l’électronique – d’où des sonorités parfois audacieuses (« Carcrash », morceau de 18 minutes dans « Strange Place For Snow », 2002.)

E.S.T.a produit une douzaine de disques (chez l’éditeur allemand ACT) dont « From Gagarin’s point of view » qui, en 1999, l’a fait connaître en France. Là comme ailleurs, l’audience du trio a souvent dépassé les seules sphères du jazz. La jeunesse des musiciens et leur répertoire à l’occasion mâtiné de pop et de rock Il a aussi été programmé au festival de piano de La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône) en 2002 – ce qui m’avait valu le plaisir de l’écouter dans les carrières de Rognes, autant dire dans des conditions optimales.

Esbjörn Svensson, entre ses deux complices, en 2002. [DR]

Le jazz, cette aventure. Le concert comme un saut en parachute. Exploration de l’inattendu, virée dans l’inouï, culbute dans les envolées. Ivresse. Tout ce jazz – All that jazz qui devrait affoler les programmateurs. Une centaine d’heureux pourront dire « j’y étais ! ». Une centaine plus cinq, baignant dans ce même partage d’une soirée dans et hors du temps. Cinq fautifs, bien fêlés aux instruments, shootés aux sons, dealers pour paradis d’Eustache. Toujours ça de pris sur la noirceur du monde et ses sinistres reflets télévisés. Horizon dégagé ce samedi soir au Moulin à jazz de Vitrolles.. Ils allaient jouer de concert et de conserve, comme on dit dans la marine, qui en connaît un bout aussi au rayon des souffles et des courants voyageurs. Princes des anches, voici John Tchicaï et André Jaume. Une histoire du jazz à eux deux, pas seulement au privilège des années, davantage à celui de l’expérience, qui a nourri le talent – inspiration et transpiration liées.

John est Danois par les papiers – des papiers de sans-papier, dirait-on de nos jours : papa congolais, boy au service d’un ethnographe allemand en mission vers Brazzaville et Kinshasa ; il revient avec lui, dans ses bagages, à Berlin ; puis se retrouve comme serveur à Copenhague… [A revoir donc, la notice du Dictionnaire du jazz qui parle d’un père « diplomate ».] John raconte : « À la première rencontre de ma mère, une Danoise, il lui a dit “Vous êtes la femme que j’aime”… Et voilà. Ils vivront une vingtaine d’années ensemble. Je suis né en 1936 et mon frère deux ans plus tard »

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Passons sur l’enfance danoise et l’apprentissage musical du jeune métis – violon, saxo et clarinette. Rencontre avec Archie Shepp qui l’ « envoie » à La Mecque du jazz, New York. De 62 à 67, John Tchicaï va se frotter à la « new thing », dont le tromboniste Roswell Rudd avec qui il monte un quartet, et une certaine Carla Bley (À questionner là-dessus lors de son passage au prochain festival de Charlie Free début juillet). Il enregistre alors une dizaine de disques, entre autres  « Ascension » avec John Coltrane et, avec Albert Ayler, la musique d’un film, « New York Eye and Ear Control ». On le retrouve ensuite dans d’innombrables enregistrements (Voir son site).

John Tchicaï vit depuis une dizaine d’années près de Perpignan : y trouverait-on l’explication de sa rencontre avec André Jaume, le Marseillo-catalan vivant en Corse ?… Totale spéculation, s’agissant de ces purs métèques que l’universalité musicale aura placés aux mêmes croisées de chemins. Le jazz libre – quasi pléonasme – renverse les frontières pour recréer des mondes en mouvement. André est de ceux-là, parmi les tout premiers. Hors sphère jazzistique, dans l’étroitesse hexagonale, on tarde encore à le reconnaître comme tel. Nul n’étant prophète, et caetera, il a lui aussi trouvé sa voie en dehors, par exemple aux côtés de Jimmy Giuffre – qui vient de mourir. (On leur doit de somptueux concerts et disques. Le quintet de samedi jouera un de ses morceaux en hommage). Mais s’il est parti, un peu, André Jaume, c’est sans aigreur, pas son genre de s’en faire pour la notoriété. Samedi soir donc, lui à l’alto, au soprano et à la flûte. John au tenor. Ne tentons pas de dire l’inracontable. Les mots sur la musique, ça ne parle qu’en douce, par allusions, analogies. Un peu comme en gastronomie. Rien ne vaut le plat [pas vrai Evelyne, private joke intra Charlie Free]. Plutôt tenter les demi-mots, qu’on enfilerait en grappes poétiques, sonores, en tons et nuances de tons. Même le disque ne rend pas le concert. Sans doute peut-il en donner un goût, provoquer des réminiscences, aiguiser les désirs. Lu l’autre fois sur un dos de t-shirt : « La meilleure façon d’écouter le jazz, c’est de le voir ». De le vivre même, chipotons pas et voyons large ! Tant pis pour les absents – oh pôvres ! – qui ont raté ce moment pour le moins historique. D’autant que trois autres musiciens de haute volée se tenaient en embuscade sur la « grande scène mondiale » du Moulin à Jazz – la gare de Perpignan étant bien le centre du monde dalinien… A ma gauche et à la guitare, Alain Soler, tout en élégance et précision, l’arôme de framboise – métaphore limite, j’avais prévenu… Au centre, caché derrière grand-maman, Bernard Santacruz – magnifique son des profondeurs, imagination et tenue rythmiques. A droite, Marc Mazzillo, maître des peaux et cymbales – que je ne vous dis pas ce duo avec Tchicaï !

Oui mais, quelle « sorte » de jazz est-il donc sorti de tout ça ? Be-bop, hard bop, free ? Ah la belle affaire des étiquettes rassurantes ! Le secret d’une telle soirée, plus sans doute, que bien d’autres – et à colporter sans réserve –, un secret tout bête s’agissant de musique : l’écoute. A commencer par celle des musiciens entre eux, attentionnés à l’extrême, pas tendus, sinon vers la musique des autres, de chaque autre, comme les doigts de la main qui joue. Et qui serre la main du public, en un « sextet » fraternel et heureux.

>>> Voir aussi, à propos du même quintet au Festival 2007 de La Seyne-sur-Mer.

>>> Prochain concert au Moulin à Jazz de Vitrolles (Bouches-du-Rhône) : Issam Krimi Quintet, samedi 24 mai, 21 h. Voir www.charliefree.com

Fièvre du samedi soir, Moulin à Jazz, Vitrolles. Quatre musiciens belges, donc un quartet, mené par Manuel Hermia selon le carré magique alto- piano- basse- batterie. La formation porte le nom de Rajazz, fruit d’un accouplement de ragas indiens et de jazz. Une référence d’ailleurs toute en demi-teintes, s’agissant de subtilités entre musique tonale et modale qu’une oreille distraite ou seulement de base ne saurait percevoir. Même lorsque Manuel Hermia fait chanter le roseau de son bansuri, cousin boisé de la flûte traversière qu’il joue d’ailleurs aussi, ainsi que le soprano.




Une soirée qui n’a donc pas manqué d’air et de souffle bruissants et chantants. Un régal, d’ailleurs partagé au nom d’un miracle, celui par lequel ces musiciens arrivés ici, dans ce haut-lieu provençal de jazz – oubliez la cata des Mégret, la municipalité de gauche entame son deuxième mandat –, dans ce lieu-là et il est vrai dans bien d’autres dès lors que les musiciens et le public se sentent bien. Miracle tout de même fortement arrangé par le boulot d’une association, Charlie Free, qui œuvre depuis deux décennies, à raison de deux concerts par mois et une dizaine de festivals. Donc rien à voir avec Dédette de Lourdes, mais avec des effets comparables : ainsi voit-on des oreilles arrivées en chaises roulantes, voire totalement paralytiques, se déployer comme par enchantement et céder sous les assauts de sons a priori peu « vendables ».

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Voilà la question : celle de l’anti-bizness, du refus de la musaque – selon le mot de Bourdieu – et autres Marchandises avariées. Car il en va du jazz comme des autres musiques non faisandées, et des arts en général : toutes et tous exigent comme préalable ce ticket d’entrée qui ne se monnaie pas en euros, mais s’échange seulement en ce désir de l’Autre, ce désir d’Aller vers, de s’Aventurer. Ce qui demande d’avoir façonné à son usage quelques clés d’accès, même pas tant de la culture – elle ne sera pas de trop mais le mot, lui, pèse de ses sens chargés –, que cette connaissance, ce naître avec : avec l’Autre, les Autres, avec Soi, le Monde, la Vie… Donc, sortir des enfermements de la marchandise, du consumérisme qui conduit à l’obésité et, au nom du dogme de la Croissance, finit dans le mur des crises mondiales.

A condition de pouvoir sortir du cercle vicieux… On retrouve là l’indispensable ingrédient qui a tout de même permis, notamment en France, l’émergence d’une certaine culture populaire. Ce qui est devenu si ringard de nos jours, comme tant d’acquis sociaux considérés comme des boulets à la pratique « décomplexée » du culte de la Modernité… Tu parles ! Et au nom de quoi, les ultra-libéralistes aux commandes « désengagent l’État » et vogue la galère du Dieu-Marché, vous savez, le sauveur suprême qui nous guérit de toutes maladies – évidemment, la mort vaut remède radical…

Exemple : la Délégation régionale des affaires culturelles (DRAC), bras armé dans les régions du ministère du même nom, vient de refuser à Charlie Free, pour la énième fois, toute subvention et notamment celle demandée au titre de l’aide à la création (l’association accueille chaque année en résidence des jeunes musiciens en échange d’un concert pendant le festival). Argument comme un aveu : « Étant donné l'enveloppe financière disponible et le nombre de projets déposés, au vu des priorités du ministère, votre demande n'est pas retenue ». Or, la « culture populaire », rappelons-le, fonctionne comme une sorte de mutuelle nationale permettant de « lisser » un tant soit peu les inégalités sociales ; d’où les subventions aux associations, sans lesquelles celles-ci ne pourraient tout bonnement plus exister.

Revenons à la musique – on n’en était pas si loin, s’agissant d’harmonie sociale… Revenons à nos quatre du Rajazz, à propos desquels, dès dimanche, j’échangeais quelques mots un peu pessimistes avec Claude Gravier, le président de Charlie Free :

« Je viens d'écouter le disque "Rajazz"; excellent comme l'a été leur concert d'hier. La question posée, éternelle – enfin jusqu'à présent : comment jouer après Coltrane ? Ils cherchent bien des réponses de leur côté… mais retombent sur le Trane qui, lui aussi, était aller piocher dans le fond des musiques indiennes et aussi dans le bazar mystique, d'où également les allers-retours entre tonal-modal. Des nuances qui comptent, certes, dans l'univers musicologique, mais tout de même peu perçues en dehors. Dans la foulée, je me suis remis une louchée de Trane (celui de la fin, "Transition", 65) en me disant qu'il avait sans doute mieux que jamais perçu le terrible enjeu de notre monde fini (finissant ?) entre désir d'harmonie et brutalité du chaos moderne.

« Je ne vois rien dans l'art contemporain de plus explicitement politique. On n'est pas tenu de chercher des réponses mystiques comme le Trane. Mais c'est une option (d'ailleurs à l'origine du blues puis du jazz : le désespoir d'ici-bas des nègres esclaves américains déportés face aux espérances de l'au-delà). Une autre relève de la révolte face au chaos d'ici-bas. Ce n'est pas le fort de la musique classique, bien qu'elle s'y soit mise, plutôt par exceptions,  à partir de la révolution industrielle – peut-être avant aussi avec le romantisme, de manière individuelle. La musique contemporaine, oui, a pris le taureau par les cornes en posant la question de la forme en tant que révolution, sans l'exclure de la dimension sociale – sociétale plutôt. Mais la jonction ne s'est tout de même pas produite, tout comme pour le jazz d'ailleurs : même si c'est à un niveau moindre, on reste dans la sphère de musiques érudites. Ce n'est pas, il me semble, dû à la musique elle-même mais plutôt à l'inégalité de sa lutte – et à mon sens foutue – contre le système dominant de la Marchandise avariée. »

A quoi Claude me répondait :

«  Manuel Hermia n'est certes pas le premier à faire le voyage en Inde, mais je trouve ce garçon intéressant : il est imprégné de toutes sortes de musiques et de cultures : indienne bien sûr , mais aussi d'Afrique ou d'Espagne ou d'Amérique latine. Et comme en plus il ne se perd pas dans tout ça, ses compos sont originales et méritent d'être entendues.
Comme  les arrangements me semblent minimalistes, chaque musicien de son quartet est à l'aise dans les espaces ... , ce qui a donné un super concert.
 

John Tchicaï est aussi chanteur © gp



« Tu as raison, la marchandise avariée prendra toujours le pas sur les musiques que l'on dit vivantes ou actuelles, mais comment lutter contre les moyens de ceux dont les seules ambitions sont de remplir les temps de cerveau disponible ? A notre petit niveau, même si une petite centaine de personnes y trouvent un peu de bonheur, ce n'est déjà pas si mal... John Tchicaï et André Jaume, puis Issam Krimi et sa bande, puis le festival pour continuer à prendre du plaisir ... et mort aux cons. »

Nous étions bien en phase.

Là-dessus, on apprenait la mort de Jimmy Giuffre (prononcer guioufri à l’américaine), passerelle entre le style dit West Coast et ce qu’est devenu le jazz actuel, y compris via le free jazz. Arrêtons de faire savant, alors qu’il s’agit d’ouvrir tout grand les portes de l’universelle musique.

En résumé : écouter le Rajazz quartet de Manuel Hermia, CD du même nom avec Erik Vermeulen, piano ; Sam Gerstmans, contrebasse ; Lieven Venken, batterie; visiter aussi www.manuel-hermia.com ; passer par Charlie freewww.charliefree.com et réserver pour les prochains concerts dont celui du samedi 10 mai avec André Jaume, un complice de longue date de Jimmy Giuffre, et John Tchicaï, qui a joué avec John Coltrane, Carla Bley , Albert Ayler, Cécil Taylor, Rosewell Rudd, Archie Shepp – faut-il vous l’emballer ? Puisque vous insistez il y aura aussi Alain Soler, guitare ; Bernard Santacruz, contrebasse ; Marc Mazzillo, batterie – bref un vrai quintet de luxe, tout comme sur la photo prise l’été dernier au festival de La Seyne-sur-Mer.


Alain Soler, André Jaume, Bernard Santacruz, John Tchicai et Marc Mazzillo © gp
>>> cliquer sur la photo pour la voir en entier.

undefinedJazzman de janvier nous offre un bel échange entre deux saxos de haute volée. François Théberge, le Québécois, s’entretient avec l’Américain Lee Konitz. L’un 45 ans, l’autre 80. Une même fougue musicale. Même et tellement autre, ce qu’on appelle le style, l’homme. Le mois prochain sort leur disque en commun – qui s’appelle pourtant Soliloque… En tout cas, cet entretien est un vrai dialogue. J’aime beaucoup ce que Lee Konitz dit de la voix, de l’instrument amplificateur de la voix. Ça me fait aussi penser à cet autre entretien dans lequel Keith Jarrett raconte qu’en jouant (du piano), il imagine jouer du saxo… Sans parler du fait que Jarrett chantonne et gémit en jouant.


Extraits de l’entretien Théberge-Konitz :

Que dirais-tu à un aspirant musicien? À un gamin de quinze ans qui adore le jazz et voudrait commencer la musique?
– De ne pas jouer de son instrument! Mais de chanter, d'identifier quelle est la musique qui lui correspond avant même de songer à maîtriser la technique instrumentale. Quoi qu'il aime ou écoute, qu'il se le chante à lui-même, qu'il en tape les rythmes avec les mains, qu'il l'entende dans sa tête, afin de se familiariser avec. Qu'il travaille cette faculté sans encore jouer d'un instrument. Celui-ci n'est qu'un amplificateur de la voix, si on peut dire. Donc, plus il entretiendra de familiarité avec sa voix, plus il sera à l'aise... Moi, j'ai commencé par siffler et chantonner avant de choisir la clarinette. J'avais onze ans. Deux ou trois ans après, je suis passé au saxophone alto.

Avant cela, tu sifflais les chansons que tu avais en tête?
– Oui, bien sûr. Je n'ai jamais éprouvé suffisamment d'assurance en la matière, mais j'ai tout de même chanté en public avec un orchestre mixte de Chicago. Je faisais une imitation d'Al Hibbler et de Billy Eckstine [Crooners noirs-américains des années 40]. Moi, freluquet boutonneux, je chantais Round the Clock Blues : « I said come on baby, lets have a little fun »... C'était à la Pershing Ballroom avec les petites Noires qui se disaient : "Mais qu'est-ce qu'il fout là, celui-là?" (rires). Enfant, j'écoutais beaucoup la radio. On entendait les orchestres de danse, des retransmissions depuis différents grands hôtels et salles de bal: Benny Goodman, Count Basie, Harry James, Glenn Miller, Jimmy Dorsey, Tommy Dorsey, Artie Shaw... C'est ce qui m'a inspiré.

Une fois que l'on a appris à chanter, quelle est l’étape suivante?
– Se familiariser avec les "Grands". Ce sont eux qui nous fournissent nos "études" à nous. Comme Chopin et Schubert. Nos études, ce sont les solos de Louis Armstrong, de Lester Young, de Roy Eldridge.

C'est amusant, parce que Stéphane Belmondo me disait que tu avais des phrases qui sonnent comm du Roy Eldridge!
– Je le prends comme un compliment! Il faisait partie des musiciens qui jouaient avec le plus d’intensité de tous ceux que j'ai entendus. C'était un chanteur, vous savez? Une sorte de Chet Baker « hot ».

Photo : Lee Konitz, François Théberge, Centro joven Sanse (San Sebastián de los Reyes, Madrid) © 2007 Javier Nombela

Ben oui : c’est toujours les meilleurs qui partent. Les autres aussi s’en vont, mais ça peut même faire plaisir. Donc, Oscar Peterson est mort. Le planton de com’ de l’Elysée a versé la larme de faction [Tandis que l’autre se pavane avec sa nouvelle acquisition. Dans le luxe à Louxor, ça leur va si bien.] Causons jazz plutôt, ce qui n’a rien à voir.

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Ce titre-blague, pas terrible, soit, mais terrible quand même… Petit retour en arrière, samedi 15 décembre au Moulin à Jazz de Vitrolles. Soirée « filles » à peu de choses près, si on ose dire (deux musiciens mâles sur neuf). D’autant que l’homme est une musicienne comme les autres. On n’imagine même pas à quel point le masculin domine. Enfin, dominait. Car, sauf pour la grammaire et le genre qui l’emporte…


Voilà bien pourquoi la blague s’avère terrible : on n’assiste pas de nos jours à un quelconque équilibrage des genres, mais à un total renversement des dominantes. Et Les voici, Elles, triomphantes ou quasiment – exception faite des salaires, des postes-clé, donc de l’éco-social et de la politique. Pas rien, direz-vous, et il est vrai.

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Pas rien mais peu de choses, au fond, car des plus provisoires, sans doute. Non pas qu’Elles aient pris le pouvoir – du pouvoir elles n’ont que faire, fondamentalement. Mieux, Elles ont pris position, comme on le dit des batailles décisives, bien campées sur le piton imprenable, asseyant leur tranquille domination. Tranquille ? Pas tant que ça, il est vrai, encore incrédules qu’Elles demeurent au sortir de longs siècles, que dis-je?, de millénaires de repliement, sinon de soumission. Et la guerre n’est d’ailleurs pas finie, certes pas, surtout pas sur les trois quarts et demi de la planète où la femme, toujours, subit le joug mâle.

Je parle ici de nos sociétés, celles du Nord et de la richesse criarde, de l’ostentatoire injustice, celles qui ont érigé le pognon et le luxe en idéal de vie, qui idolâtrent les stars, transmutent le strass en monnaie sonnante. Jusqu’aux sommets de l’État et en ses pipolesques extravagances.  De ces sociétés-là donc, et aussi de leurs îlots de résistance. D’où le retour à Vitrolles, Bouches-du-Rhône, ex-terre frontiste qui bouta le Mégret et sa bande vers d’autres destins. Charlie Free en fut, de cette Résistance, jazz en tête, musique bâtarde par excellence, pleine de nègres et de barjots, pas classable, pas convenable, pas correcte.

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Retour à samedi, au samedi « des filles ». A commencer par le quartet du même nom, « Les Filles » : accordéon, contrebasse, saxo, violon. Plus qu’il n’en faut pour une symphonie. Assez surtout pour écarter la « mâlitude », funeste tentation parfois pointée. Non, pas de comptét’ avec les couillus. Et du coup, tiens donc, pas de batterie gonflée à la testostérone. Zéro tambour. Rythmique confiée à la grand-mère (instrument de1850), cœur ardent gros comme ça. Les quatre se sont rencontrées sur leur terre du Luberon, venues au Moulin à jazz en voisines jouer sur le registre universel de la musique toujours réinventée. Elles se sont plu et se plaisent, ça s’entend. Ça se voit même, ce qu’on appelle le charme. Les mecs craquent en rêvant et sans le dire trop. L’autre moitié du monde doit savourer comme un goût de victoire suave. Enfin, Elles. La musique, mot féminin, non ?

Et au fait, petite leçon de genre poussée par Michèle, délaissant un instant son archet. Condensé d’un must circulant sur la toile :
« Un gars : c'est un jeune homme. Une garce : c'est une pute
« Un mondain : c'est un homme qui sort. Une mondaine : c'est une pute
« Un homme sans moralité : c’est un politicien. Une femme sans moralité : c'est une pute
« Un péripatéticien : un disciple d’Aristote. Une péripatéticienne… »
Et de conclure : « Mais heureusement il y a des musiciens – et des musiciennes ! »

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La Fanfarine, c’est aussi les deux. Trois parts de farine, deux de « fan »?… Fameuse recette aussi : deux clarinettes, un soprano, un baryton – Marie ne manque pas d’air ! – et un tambourinaire à grelots, comme au cirque à l’ancienne. Voilà la belle fanfare, celle qui relie musique de rue et racines du jazz, côté Louisiane.  Là, je cite Claude Gravier, en sa présidence de Charlie Free et dans son programme : « C’est une fanfare lilliputienne, gracieuse et délicate, légère et virevoltante, qui explore un répertoire à son image, futé, fruité et primesautier, composé de musiques à danser traditionnelles de France ou d’Europe de l’Est, magnifiquement chahutées, réinventées au prisme du jazz. Constituée de musiciens improvisateurs talentueux ayant tous en commun une ouverture à toutes les formes de musique, La Fanfarine invente une musique fluide et festive, bucolique et vagabonde, définitivement charmante et poétique. »

Idée : remplacez fanfare par équipe, musique / musiciens par politique / politiciens et vous avez le plus beau et utopique des programmes politiques. Pas de danger d’en retrouver un pareil avant mars – ni après ! Les musiciennes devraient diriger le monde. Avec des musiciens !
Gérard Ponthieu
     
> Quartet Les FILLES
Agnès BINET, accordéon | Christiane HILDEVERT, contrebasse | Véronique MULA, saxophone | Michèle VERONIQUE, violon

> La FANFARINE
Marie BRAUN, saxophone baryton | Alice WARING, saxophone soprano | Emanuelle SABY, clarinette | Robin LIMOGE, clarinette | Eric MODESTE, batterie

>> A visiter : www.lafanfarine.com
Et aussi : charlie free pour les prochains concerts, notamment celui du samedi 13 janvier.
Et encore : là, tout à côté un album de ce concert avec les photos de Gérard Tissier, qui n’en rate pas une (des soirées du Moulin à Jazz).   

Sale temps pour Zawinul


Bon sang, encore un qui ne passera pas l’hiver ! Claviériste et multi-instrumentiste, compositeur, Joe Zawinul est mort ce 11 septembre à Vienne, là où il naquit il y 75 ans. Sur la planète jazz, c’était en quelque sorte Monsieur Météo, à cause de son bulletin plus connu sous le nom américain de Weather Report, groupe fondé avec Wayne Shorter en 70. Parce que Josef Zawinul, c’est plutôt le nom à se faire reconduire aux frontières. Surtout avec la tête en plus, celle d’un prolo saisonnier sous  le bonnet tricoté modèle Europe centrale – d’ailleurs il y avait chez lui du hongrois (aussi) et du bohémien. Pas de quoi devenir bécheur – je ne cite personne.


zawinul.jpgLe Joe aurait dû jouer la semaine dernière au festival de La Villette. C’est d’ailleurs là que je l’avais entendu il y a une dizaine d’années, pavillon Baltard, salle John-Coltrane ; j’avais emmené ma minette de fille, ravie de la soirée (certes avec papa…) qui fut en effet très belle. Zawinul jouait avec son « Syndicate » (Weather Report s’était dissout en 85).


Quand je dis “belle soirée”, c’était aussi au sens du spectacle et des lumières qui rendaient la musique visible. D’ailleurs, pour moi, Zawinul c’est d’abord du jazz à voir, même s’il n’y avait pas de sa part de volonté démonstrative. Sans doute pour ça que je l’écoute peu en disque. Bon, ben, j’avoue, je percute pas un max sur ce style; j'en reconnais la valeur inventive et la part prise dans les passages de courants – y compris au sens électrique puisque ses claviers l’étaient surtout; c’est d’ailleurs ainsi qu’il avait séduit Miles Davis qui l’embaucha, notamment dans “Bitches Brew” et “In a Silent Way”.


Ces noces de “fusion” mêlant jazz et rock – du moins c’est ce qui fut dit et quasiment décrété. Invité à la fête, comme tout le monde, j’ai un peu fait la gueule dans mon coin. Trop de nuages un peu lourds à mon goût, comme dans “Heavy Weather”, l’un de ses plus fameux disques.


12/09/07
JAZZ. La Seyne, Napoléon, Marmande…

Y a bien des fois j’aime pas les journaleux. Mais les journalistes, la belle affaire. Tenez, ceux qui forgent leurs papiers à chaud sur une tribune de stade, et hop, dans le canard du matin ! C’est beau. Pareil pour un concert. De jazz pendant qu’on y est. La Seyne, Napoléon, Francis Marmande… J’explique.

Alain Soler, André Jaume, Bernard Santacruz, John Tchicai et Marc Mazzillo – Photo gp

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Hier soir, La Seyne-sur-Mer, dans le Var. 22e festival dit du Fort Napoléon. Car ça se passe là, entre quatre murs de forteresse, en haut d’une pinède qui domine la baie de Toulon. Un lieu comme une arène, mais carrée… Avec des gradins et du sable au fond d’où émerge une scène. Donc pas de toros ni de matadors. Pas de sang, du son. Il y a là, ce soir une sacrée brochette. Pas l’armada des grandes fiestas avec leurs vedettes, mais la fine fleur. Tenez, André Jaume, saxos et flûte. S’il n’était si modeste ce grand logerait au Panthéon.

De même John Tchicai. Hein, quoi, qui ? Une histoire du jazz à lui tout seul, tissée au long de ses 71 balais, né à Copenhague d’une mère danoise et d’un père congolais, déniché par Archie Shepp – je fais vite, les branchés iront au dico du jazz, page 1157. Toujours est-il que le voilà dans la New Thing à New York et on va le trouver aux côtés de Roswell Rudd, Carla Bley, puis Albert Ayler – il enregistre avec lui et Don Cherry, Gary Peacock, Sonny Murray une musique de film, « New York Eye & Ear Control », 1964. Avec John Coltrane, ce sera l’album « Ascension », 1965. Une trajectoire qui passe par la France, près de Perpignan où il vit aujourd’hui.

Retour à hier soir [26/07/07] en sax ténor, puissant et fin au possible, jouant de ses compos, ou celles de Bernard Santacruz, superbe contrebassiste, rejoint pour ce quintet d’un soir (ou plus car affinités très affirmées !) par Alain Soler – quel guitariste ! – et Marc Mazillo à la batterie. Lequel nous a offert, avec John Tchicai à la voix, un mémorable duo de peaux et de scat.

Je m’arrête là sur le concert proprement dit. Car je voulais en fait évoquer un autre artiste, qui lui joue du stylo – enfin du mac à 88 touches, on appelle ça aussi un clavier. Ça fait quelques années qu’on se croise, juste le temps de se saluer, de se dire, oui pas le temps, à la prochaine. Hier pareil. Il s’était réfugié sous un néon dans un coin du fort, comme un greffier de Napoléon. À une heure du mat’, l’affaire n’était pas bouclée. Car il ramait sur son instrument indocile. Jouer du cerveau, déjà c’est pas donné, mais la mise en musique !

Or, notre homme est un musicien. Du verbe, on le sait, et de la contrebasse. Paraît qu’il en touche un bon brin. Il joue aussi du planeur, que nous avons donc en commun, en plus du jazz et moins la corrida – nul n’est parfait. Ses chroniques, hors les olé !, j’en suis fan. Et même jaloux. Il est trop. «Mais non, mais non !» fait-il pour contrer le compliment en baissant un regard ado. Mais si mais si : trop cultivé, trop talentueux, trop bon journaliste. C’est pas dur, si j’avais encore un vœu de métier à formuler, ce serait ça : « Je voudrais faire Marmande ». Mais il est là. Et bien là.


PS. Alors, ce papier, ça vient ? (Voir Le Monde daté 28/07/07).

–––––––

Jazz au Fort Napoléon. La Seyne-sur-Mer. Miroslav Vitous Trio – en remplacement de Joshua Redman trio (le 27 juillet), Larry Willis (le 28), carte blanche à Médéric Collignon (le 29), Jean-Pierre Llabador (le 30), Christophe Marguet Résistance poétique Quartet (le 30). Tél. : 04-94-06-96-60.

www.jazzfortnapoleon.com

Charlie Jazz Festival, Vitrolles.
Arnotto ou la greffe cœurs-poumons


Soit deux accordéonistes de haut vol. Sur une scène de jazz, celle du Charlie Festival de Vitrolles (Bouches-du-Rhône), en son parc de Fontblanche, une scène enchâssée dans un écrin de platanes. C’était dimanche soir [8 juillet]. À gauche, Otto Lechner, Autrichien de Vienne, la quarantaine, crâne dégarni, lunettes noires, balancements d’aveugle ; à droite Arnaud Méthivier, 36 ans, poil de carotte, regard envolé dans les notes. Musicalement mariés il y a sept ans, soudés à la scène par leurs prénoms sous le patronyme d’Arnotto. Couple de musiciens exceptionnels, habitant la maison Jazz, ou Contemporain, ou simplement Musique.




© Photos Gérard Ponthieu

Quatre-vingt minutes non stop, pas un mot, pas un signe
ni le moindre clin d’œil – et pour cause –, rien sur papier, tout en fusion musicale et en impro. Le public médusé. Écoute totale, à couper au couteau. Ils sentent ça, nos pianistes à bretelles. S’en nourrissent, s’en abreuvent, s’en délectent et lancent à la volée leurs ondes sublimes. L’accordéon magnifié, piaillant et bourdonnant, grand orgue de Notre-Dame. Et les platanes aux anges, piliers de cathédrale céleste. Accordéon basse ? Non, juste le truc du micro collé près des lamelles vibrantes. Et sous le talon droit d’Arnaud, pour la rythmique, une pédale qui frappe sur un « cajon » fait main, une boîte en bois qui sert aussi de siège. Ça pulse comme un cœur en chamade. « Parce que l’accordéon, c’est pas percussif, c’est du vent… ». Un souffle, un poumon. Plutôt deux poumons, deux cœurs. Et la greffe avec le public.


Ce soir-là, réussite totale de l’opération, pas le moindre rejet. D’ailleurs ce n’est pas ce qui guette ces deux comparses. La distance Vienne-Orléans prévient tout excès de monogamie, et chacun mène sa vie d’artiste – musique de films, sideman d’orchestres ; Arnaud accompagne parfois Francis Cabrel, Et Otto vit sa vie autrichienne. « On ne devrait faire qu’un seul concert par an, commente Arnaud Méthivier. Pour la spontanéité, la re-découverte, la re-rencontre, le vrai rendez-vous ». D’ailleurs, des concerts ils n’en donnent pas beaucoup – mais le succès les guette. La soirée de Vitrolles, ils la marqueront d’une pierre blanche. Eux deux plus quelques centaines de veinards.

>>> Leur disque aussi est remarquable : « Arnottodrom », 14 morceaux pour accordéon et deux joueurs. www.nanomusic.fr

PS : Par contraste, le « grand concert » de deuxième partie a pu paraître presque banal : avec sa vingtaine de musiciens, le Vienna Art Orchestra ne m’a surpris en rien. Trop propre pour être honnête. Enfin, trop honnête pour être un peu canaille – ce minimum qu’exige le jazz, avec ses pas de côté, sa note bleue, ses impros, ses prises de risque, au bord de précipices inouïs… Le nickel-chrome-cuivré, ça plaît bien à d’aucuns et tous les goûts sont permis. Comme de diriger  sa brigade en boutons de manchette.
Jazz à Vitrolles. Les quatre chapeaux de l’Art Ensemble of Chicago

De Chicago ils sont, certes. Ensemble surtout. L’art ensemble de Chicago, j’insiste : l’art de jouer ensemble. Ça dure depuis 41 ans, moins l’œuvre maléfique du temps. Trois sont morts : Malachi Favors (contrebasse), Joseph Jarman (anches et flûtes), Lester Bowie (trompettiste). Du quintette fondé à Paris un an après Mai 68, il reste Roscoe Mitchell (anches et flûtes), 67 ans, et Don Moye (batterie, percussions), 61 ans. Les voilà donc, ce samedi 7 juillet, qui touchent terre à Vitrolles, haut-lieu du jazz en Provence, avec son dixième « Festival Charlie Free ». Ce sera leur seul concert européen de l’année. Les réunir, même en quartette aujourd’hui, relève du sport jazzistique de compétition. Leur âge, c’est celui où l’on évite la dispersion. Charlie Free, ils ont bien voulu d’un coup d'aile et retour. Donc les voilà, nos quatre Dalton d’outre-Atlantique, en un si improbable attelage enchapeauté.



Par ordre de gabarit : Le plus grand et enjoué, « Famoudou » Don Moye, toque musulmane colorée, oreille gauche piquée d’une pointe de flèche en ivoire d’éléphant, maillot rouge frappé de l’œil d’Osiris. Traînant la patte et un peu courbé par les ans. Suit Harisson Bankhad, un quintal et  quelques surmonté d’un p’tit galurin de paille d’Italie, les abattis d’un Mingus XXXL – c’est le contrebassiste. Sous son Borsalino, Rasul Siddik, baraqué aussi, lunettes, barbichette poivrée, un air de Lester Bowie, moins la blouse d’apothicaire – d’ailleurs c’est son successeur à la trompette. Enfin Roscoe Mitchell, chapeau modèle « plantations » du Mississipi, mais qu’on croirait un berger chenu descendu des hauts-plateaux d’Éthiopie, sec comme un marathonien, tout dans le souffle et l’endurance : alto, soprano et flûte.

Certes on peut entendre toute musique sans en bien connaître l’histoire. Mais pas vraiment non plus. Raconter l’aventure de l’AEC nous mènerait trop loin. D’autant qu’il faudrait en passer par un épisode révolutionnaire : la création de l’AACM, Association for the Advancement of Creative Musicians – tout un programme. Et remonter plus avant encore, aux sources du Free-jazz, mouvement artistique et politique chevillé à l’Amérique étatsunienne et à ses douloureuses convulsions : traite des Noirs et esclavage, mouvement des droits civiques, guerre du Vietnam – qui croirait que l’art pût ignorer l’ « air du temps », surtout s’il est devenu puant et irrespirable ?

L’Art Ensemble of Chicago, émanation et partie prenante de l’AACM, groupement de musiciens contestataires, Noirs, constitués dès 1965 en coopérative, bousculant l’establishment du business musical, chamboulant les canons jazzistiques et donc politiques. Oui « donc », puisque l’art est politique, surtout l’apolitique.

Simple rappel ici pour ne pas écouter idiot un manifeste musical, comme on le ferait d’une musaque d’ascenseur. Et pour revenir à nos quatre lascars, entamant leur concert de Vitrolles par une doucette ballade, prélude à une tempête sonore éclaircissant les travées. On n’est pas là pour se faire amadouer. Pas encore cellophanée, la Great Black Music ! On en aura plein nos esgourdes toujours menacées d’ensablement marchand. Pas la violence gratuite du discours teigneux ou revanchard, non, le verbe haut qui dit le chaos du monde, d’ici-bas, guette l’harmonie des humains comme l’éternelle utopie. La voûte des platanes de Fontblanche comme une galaxie spiralée à deux heures-lumière de là. Deux ou trois cents voyageurs avaient pris la navette céleste. Il y eut un bis et encore un rappel pour étirer le temps au possible. La nuit était en sursis, raison de plus pour l’achever au bar, rejoints par nos quatre gaillards, pas si pressés de l’escale hôtelière, prélude au retour vers Chicago. C’est qu’ils étaient heureux, sûr. Et nous donc !

>>> Photos Gérard Ponthieu
Keith Jarrett, entre génie de l’impro et Grand Horloger


Mon premier disque de Keith Jarrett, ce ne fut pas le Köln Concert de 1975 comme presque tout le monde. Non, c’était Ruta and Daitya, un 33 tours, en duo avec Jack DeJohnette aux percus et lui aux piano, orgue et flûte. En 73. Hier… Depuis, on ne s’est plus quittés. Une histoire d’amour qui m’aura coûté une bonne cinquantaine de disques, quelques bouquins et des articles, deux concerts à Antibes-Juan-les-Pins – et d’autres moments fameux. Et puis l’autre soir [en mai 2005], ce film sur Arte intitulé « L’Art de l’improvisation », documentaire français de Mike Dibb.

Le bougre de pianiste venait d’avoir 60 balais – le 8 mai. Il a le poil ras et gris souris, un corps de moine bouddhiste, sa tête bien à lui d’intello normal qui serait pianiste et un chouia austère. Plus trop rien à voir avec la dégaine d’Afro sous la tignasse crépue, celle de ses débuts avec Charles Lloyd, lunettes à la John Lennon, pattes d’éph’, années 60.

L’originalité du film, et donc son intérêt, réside dans la stricte tenue de l’angle autour de l’improvisation. Qu’est-ce qui fait que, dans l’histoire d’un type, on devienne un pareil musicien, un génie de l’impro ? Dans génie, il y a gène – cela peut être… gênant, nous éluderons la question. Le cinéaste a fait de même, se limitant à situer la famille : lui, aîné des cinq fils à maman (quid du papa?), musicienne de milieu modeste, n’en jouant pas moins batterie, cor d’harmonie, piano, trompette… Le premier concert à huit ans, avec du Bach, Mozart, Beethoven, Schubert – et du Keith Jarrett, non mais !

Venons-en au fait : « La musique comme résultat d’un processus », il le dit, au début du film comme pour éviter aussi le coup du génie. Le génie du forgeron, oui ! A dormir sous son premier piano, cadeau de maman, d’ailleurs payé avec les premiers concerts du prodige. Il a bossé, le Keith, à n’en pas douter. Comme un body-builder, il raconte comment, petit, il gymnastiquait ses doigts pour les faire grandir. Scott, un frangin, se souvient qu’il sautillait d’un bout à l’autre de la banquette pour atteindre les deux bouts du clavier. L’image alors nous le montre une fois grandi, tel un aigle dans l’envol, embrassant les 88 touches du piano.

Donc, le voilà parti pour le classique, Bach et les Variations Goldberg, Händel, Mozart. Il compose un adagio pour hautbois. Ses passeurs vers le jazz, il le rappelle, seront André Prévin – musicien, compositeur, chef d’orchestre américain d’origine allemande, malgré son nom français – puis Art Tatum, Oscar Peterson, Ahmad Jamal. Des improvisateurs.



Et, justement, qu’est-ce qu’improviser ?


Pour ma part, c’est « the question », celle qui touche toute la création artistique. Qui en serait même l’essence… Je ne saurais jouer au trop savant sur La question. Des maîtres s’y sont arrachés les tiffes. Permettez, en deux mots.

Avant le recours à l’écriture, certes la musique se mémorisait en partie. Pour le reste, elle filait « à l’anglaise », incontrôlée, im-prévue. Oyez le baroque. Et, même écrit, oyez Bach et ses variations. Le XIXe a policé tout ça avec le tout noté, notifié : l’ordre de la raison structurée. Mais les anarchistes ont survécu, toujours, increvables parce que nécessaires. L’art est à ce prix, celui de la non répétition, de l’invention, de la création en un mot. Le style, qui est l’homme, comme lui est in-fini – jamais fini, toujours à refaire –, immense, universel, ou rien. Sept notes, sept couleurs et l’art sans limites !

Keith Jarrett, pour les pratiquer, connaît les deux mondes du même univers musical, le classique et le jazz. Celui-ci le comble de bonheurs vibratoires quand l’autre… c’est autre chose sans doute, moins orgastique. Les mots en disent peu, mais les gestes, la gestuelle, le corps entier du musicien montre bien que sa relation à la musique est sexuelle – comment ne le serait-elle pas ? Jusqu’à ses gémissements irrépressibles, s’il fallait ajouter des preuves…

L’improvisation, dit-il dans le film, c’est « un voyage à l’intérieur de la musique ». Mais ça ne part pas de la musique : « Les musiciens aiment à penser que la musique naît de la musique. C’est aussi absurde que de dire qu’un bébé naît d’un bébé. » Quoi qu’on fasse, qu’on exprime, ça part toujours de soi, de cette somme d’acquis, en plus du paquetage original. Il précise : « C’est un engagement total, à cent pour cent ». Et pourtant : « Les gens croient qu’improviser relie un texte à un autre texte, préexistant. Pour moi, il s’agit de relier zéro à zéro, de me vider totalement pour découvrir au fur et à mesure la musique qui me vient spontanément. »

Keith Jarrett ou le degré zéro de l’écriture musicale, ce qui surgit de l’en deçà – ou au-delà – de la convention stylistique. Ses comparses viennent à la rescousse. Ils racontent qu’ils ne connaissent pas l’ordre de ce qu’ils vont jouer. Parfois, ils préparent des morceaux – on n’ose pas parler de répétition – et ils ne les joueront pas. Il faut les avoir vus/entendus aussi « embrayer » sur un thème à peine jeté : « Ça suit tout seul, raconte Gary Peacock, le bassiste des vingt dernières années. C’est comme du pilotage automatique. C’est pas nous. Comment on fait?… »

L’image du pilotage automatique n’est pas des plus poétiques. Mais elle va loin. Elle introduit en musique ce que par ailleurs, en science, on appelle la cybernétique. Littéralement la science du gouvernail, selon le grec kubernêsis. Un domaine qui englobe désormais la plupart des disciplines scientifiques, des mathématiques à la biologie, de l’informatique à la communication, de la psychologie à la création artistique, etc. La technique s’en est aussi emparée pour trouver des applications plus ou moins triviales autour des processus d’autorégulation ; la robotique en relève, ainsi que des systèmes élaborés comme, précisément, les pilotages automatiques des avions et des bateaux.

L’expression musicale se trouve concernée par la cybernétique en ce sens où elle permet une certaine compréhension des interactions qui « gouvernent » les musiciens d’un ensemble. A fortiori s’il s’agit d’improvisation, condition dans laquelle la perception croisée des feedbacks interfèrent dans la création. Le feedback – que l’on peut traduire par « nourrir en retour » – est cet élément d’ « input » qui va intégrer du passé dans le présent-futur et lui faire prendre une direction nouvelle.

Autre exemple en littérature avec ce mot de Jules Renard : « L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas.» Penser ne suffit pas, encore faut-il frotter l'idée aux mots, à leur musique qui, à son tour, va commander au contenu, le gouverner – du moins en partie. Et l’improvisation en littérature ? Elle peut sourdre en poésie, ou être érigée en principe comme, chez les surréalistes, avec l’écriture automatique – et dans les limites que l’on sait, parfois avec force exaltations mentales plus ou moins parfumées de mysticisme ou stimulées par des drogues diverses. Comme en musique, bien entendu.

Dans l’un et l’autre domaine on rencontre aussi les fameuses grilles. Par exemple, celles de l’Oulipo chez les littérateurs, avec Raymond Queneau et François Le Lionnais, mathématicien. On se choisit une contrainte encadrant un espace de liberté que l’on va explorer à fond – une forme de transgression – le « passé les bornes, il n’y a plus de limites » d’Alphonse Allais. La rose de Dali, qui s’épanouit en prison. En peinture, c’est le cadre, la toile ou, du moins la surface qui structurent le possible, et voguent couleurs et délires in-formes ! Ou les masses du sculpteur qui éclatent en objets célestes (Arp, Hartung, tant d’autres). Restent la danse, le cinéma – la loi de la pesanteur et celle du temps…

Dans le jazz, j’y reviens, la grille est celle à laquelle on s’accroche pour mieux s’envoler, puis redescendre ensemble, après les folies de l’impro. Ce que balaie d’un revers de phrase un Pierre Boulez qui parle d’« acte de mémoire manipulé » : en général, selon lui, les improvisateurs « se rappellent ce qu’ils ont déjà joué, le manipulent, le transforment ». Certes, souligne Keith Jarrett, on ne part pas de rien, son zéro n’étant qu’un point de départ. « J’apprends ce que je ne savais pas », dit-il encore dans le film où il évoque aussi ses années de jeunesse à mémoriser des chansons. Elles ressortent, souvent en autant de standards. Trois notes comme un coup de démarreur et c’est l’inconnu, l’inouï – quoi qu’en dise Boulez : aucun déjà entendu, pas un doublon au sens strict, zéro cliché. Miles Davis aussi avait ce génie-là d’ignorer les ornières.

Miles et Keith, ils jouèrent ensemble, ah oui ! « J’ai cédé à Miles » raconte le pianiste. On va les retrouver au grand festival rock de l’île de Wight (1970). Le rock plus l’électricité. Keith s’amuse à l’orgue, Chick Corea au piano. Miles, « le seul à qui je pouvais céder ». Et il ajoute, étonnante formule : « Je l’ai entendu être heureux ».

Autre rencontre déterminante : la pensée et la musique de Gurdjieff. Là, on entre plutôt dans la zone d’ombre du bonhomme – enfin des deux. Russe blanc né en Arménie, immigré en France où il est mort en 1949, Gurdjieff peut être considéré comme un gourou de l’ésotérisme ; à ce titre il a entraîné dans son sillage des adeptes venant chercher dans son « enseignement » une sorte de clé unique ouvrant le mystère du Grand Tout. En quoi son mouvement – au sens strict, totalitaire – relève de la secte, excluant toute pensée critique. Internet regorge de liens sur Gurdjieff, ses émules et continuateurs foisonnant dans le secteur dit du «développement personnel». Peter Brook lui a aussi consacré un film aussi intéressant qu’étrange, certes, « Rencontre avec des hommes remarquables » (1978).

C’est deux ans après que sort chez ECM le disque de Keith Jarrett, « Gurdjieff, sacred hymns ». Rien à voir avec le jazz, ni avec l’improvisation ; il s’agit de morceaux composés par le « maître » et transcrits par Thomas de Hartmann. Musique austère, « intérieure », à la richesse réelle et relative à la fois, surtout liée à l’interprétation. En France, un autre pianiste de talent, Alain Kremski – que j’ai d’ailleurs entendu jouer un soir chez lui, à Paris, il y a… une vingtaine d’années – s’est aussi voué à la musique de Gurdjieff, qu’il a enregistrée sur pas moins d’une dizaine de disques (« Les Chercheurs de vérité », « Rituel d’un ordre soufi », etc.)

Tout cela pour expliquer – éclairer en partie, disons – ce qui, chez Keith Jarrett, peut relever de l’austérité du moine tibétain.  Dans ses interviews, il fait quelquefois référence à Gurdjieff. Ainsi dans L’Express (09/05/2005), parlant de l’improvisation, il déclare: “Gurdjieff disait que l'homme est gouverné par la loi du hasard et de l'accident, mais qu'il peut renverser cette réalité en s'observant. Ces accidents musicaux sont le résultat de mon parcours philosophique.”

Et alors ? Rien de plus ! Juste pour relever que parmi les plus fameux des musiciens de jazz on trouve aussi de grands mystiques. A commencer par John Coltrane, bien sûr [voir le tout récent numéro de juillet que Jazzman lui consacre] ; à suivre avec Chick Corea [Scientologiste de première bourre] ; en passant par  « notre » Jarrett donc – et sans parler de la cohorte des musiciens croyants, musulmans, kabbalistes et compagnie. Du moment qu’il nous offrent leurs talents… Qu’ils soient, Noirs, Blancs ou rouges à petits pois, comme disait en substance Miles Davis, pourvu qu’ils jouent de la musique… Il est vrai.

Le plus curieux, voire paradoxal, étant toutefois que ceux-là pratiquent la double et paradoxale injonction du « sois libre et créatif ! Et obéis aux forces supérieures ! ». Paradoxal ? Ou plutôt contradictoire, comme dans une dialectique proprement artistique. Créer et être créé… Comme expression d’une pulsion, l’art – et en particulier la musique et plus encore le jazz, par essence – relève aussi du mystère, comme la vie. En deux, trois ou quatre temps. En rupture rythmique tout aussi bien. Mais avec ou sans métronome, quoi qu’on fasse, comment éviter le Grand Horloger?

Richard Galliano,
Art Ensemble of Chicago,
Vienna Art Orchestra


À Vitrolles (13), les 6, 7 & 8 juillet,
le Charlie Jazz Festival
fête ses 10 ans en beauté


Richard Galliano « Tangaria » Quintet, l’Art Ensemble

of Chicago et le Vienna Art Orchestra vont donc s’arrêter à Vitrolles, pour souffler les dix bougies du festival Charlie Jazz. Le concert de l’Art Ensemble sera même le seul de cet année en Europe. Excusez du peu !

Sans parler – et parlons-en ! – des concerts inédits qui émailleront les soirées sous les platanes du domaine de Fontblanche. Par exemple : le duo d’accordéons ArnOtto, le septet Manuchello, le LéoQuartet ou le sextet Rosa.

Les soirées commencent à l’apéritif, à l’heure des fanfares déjantées des Enjoliveurs ou de la Goutte au nez. Et c’est le Baluche de la Saugrenue qui fera résonner la dernière nuit de cette dixième édition.

Programme complet sur le site de Charlie Free Moulin à Jazz en cliquant sur l’image.

Parking gardé, restauration. 20 euros la soirée (15 euros, tarif réduit). Réservation au 04 42 79 63 60 ou par internet www. charliefree.com. Billet dans les Fnac et un peu partout.

[Cet article relève du vrai copinage. Pour le cas où ça vous aurait échappé…]

Vincent Courtois Quartet à Vitrolles
Le cou tordu aux évidences



À chaque nouveau concert la même question: qu’est-ce que le jazz ? Et la musique ? Et l’art ? Et la vie pendant qu’on y est… Oui. Hier, à Vitrolles, entre Aix et Marseille, ça moulinait sec au Moulin à Jazz, normal. Des années et des années de musique sans concession, même – et surtout en mégrétude. Bref. Hier donc Vincent Courtois Quartet. Le jazz dans sa réinvention permanente, le cou tordu aux évidences, au râbaché, à la musaque survendue en tubes, dentifrice à tympans.

En se relevant de sa chaise, Jérémy Soudan, le jeune artiste qui créé les affiches du festival Charlie Free [6, 7 et 8 juillet] avait le regard littéralement allumé : «Incroyable ce que ça m’a déclenché dans la tête ! » Interconnexion des systèmes vibratoires. Ça se produit partout où il y a de l’invention, de l’imaginaire en cavale. Mais partout ce n’est justement pas partout. D’où la réputation – fausse – du jazz musique élitiste. Exigeante seulement. Pas de quartier pour la démagogie. Un Sarko du jazz, non, pas imaginable. D’ailleurs aucune musique ne peut mentir, fût-elle même minaudante, car ça s’entend alors, sans détour. Ainsi, me dit Robert, hier à la fin du concert – Robert est un pilier de l’assoc’ Charlie – « Au début, j’ai trouvé ça bizarre et puis ça m’a plu ». L’autre fois, au concert de Sylvain Kassap, c’est Évelyne, une autre membre, qui me disait « C’est spécial, mais j’ai bien aimé… ». Et ben oui les amis, c’est justement ça « la culture », pas du tout un gros mot !,  mais une manière de rompre avec les habitudes, de refuser les ornières, d’oser l’encanaillement de l’inouï. Ce qu’il y a de formidable avec internet, c’est qu’au lieu de tourner autour du pot, de recourir à des analogies vaines ou pompeuses (servant surtout à ramener la « science » de l’auteur), on peut livrer un échantillon (2 mn 20), exemple  en cliquant ici. [Eh ben  non ! ça ne marche justement pas ! Pas moyen de mettre sons et images en ligne ! Comme disait Alexandre Vialatte, pris dans un embouteillage, on n'arrête pas le progrès, il s'arrête tout seul…]

Un moment que j’aime beaucoup aussi, c’est l’avant concert. La « balance » qu’ils disent. Par delà les impératifs techniques, on y apprend beaucoup sur les êtres, rien qu’à les observer. Ça vaut pour tout un chacun en position d’épreuve. Un concert en est une sacrée. Même les plus tannés par les âges n’échappent pas au stress – qui s’extériorise plus ou moins, c’est selon. Il y en a qui s’économisent, qui se gardent pour l’instant magique. D’autres qui se lancent d’emblée à fond comme pour mille paires d’oreilles. A un moment, samedi, pour les réglages, Vincent Courtois a joué trois Suites de Bach. [J'aurais voulu vous en mettre un extrait…]

Trente neuf ans dont tout juste vingt de jazz. Avant, le conservatoire à Aubervilliers, Bach et le reste – d’où le projet d’enregistrer les Suites. Le violoncelle, son unique amour instrumental. Et un déclic le jour où il y a dix ans, en studio à Baden-Baden, il enregistre en compagnie du pianiste Joachim Kühn. Faut dire qu’il s’était déjà frotté à des gens plus que bien élevés, des Levallet, Solal, Petrucciani, Holland. Son orientation actuelle, sa voie propre, il la trouve cette fois-là donc et la concrétisera avec ce quartet après une semaine de création au Mali, quelques concerts en Europe et un disque avec les mêmes :
François Merville, pour la rythmique assurée certes, et matinée de sonorités foisonnantes ;
Marc Baron, saxo alto, le jeunot de la bande, et un sacré bec !
Jeanne Added, violoncelle et voix : c’est elle qui ouvre le bal a capella, tendue comme une corde pure ;
– et cinquième élément, Gilles Olivesi à la technique, pour la quintessence sonore.

« What do you mean by silence ? » est le thème retenu. C’est sans doute celui de tout musicien depuis la nuit des temps, et doublement depuis Miles Davis [In a Silent Way] et le rappel de John Cage (Silence, éd. Denoël) Qu’entendez-vous par silence ? Avouons que la traduction en français est autrement plus riche d’ambiguïté. Que l’entendement soit élevé au rang de la compréhension… Comprendre avec ses oreilles. Et avec ses pieds, pour peu qu’on danse… Et ne rien comprendre non plus s’il s’agit de se laisser aller aux flux vibratoires, comme ceux de la vie.

Vincent Courtois dit écouter peu de jazz mais plus de classique et de la pop – « surtout de la pop ». « J’écoute peu de jazz, sans doute pour me préserver des influences. Il ne faut surtout pas que le jazz devienne une musique classique, une musique de répertoire ! »



>>> Prochain rendez-vous au Moulin à Jazz, samedi 17 mars, 21 h à Vitrolles. Alban Darche Trio (saxophone, contrebasse, batterie et Geoffroy Tamisier Trio (trompette, guitare, contrebasse). Réservation : 04 42 79 63 60
Le jazz échevelé et heureux
du quartet de Sylvain Kassap



Voyez ces deux-là comme ils tanguent ! Forcément, ils naviguent ensemble. Et nous embarquent. En route vers la sphère céleste. Musique !

Présentations : A tribord et au violoncelle-lumière, Didier Petit ; sur le gaillard d'avant, à la barre et aux clarinettes, Sylvain Kassap ; à sa gauche et ici fouettant grand-mère –     c'est pour son bien – et juste avant de l'enlacer, Hélène Labarrière ; à bâbord enfin et aux manettes d'accostage, le boscot et son attirail, Edward Perraud. En jazz, on appelle ça un quartet (ou quartette); et leur concert fut donné, au vrai sens, samedi soir (27/01/07) au Moulin à jazz à Vitrolles, Bouches-du-Rhône.


Un jazz de jazz, autrement dit indéfini, de passage, de transport. Cherchez pas l'étiquette, n'aurait pas de sens, pas d'objet ; tout juste bonne à brouiller la perception, embrouiller le propos. Heurts des mots contre les notes, leurs interférences, les radiations émises, renvoyées par le public aux musiciens, qui les perçoivent, puis les transforment encore. On appelle ça un concert, comme on dit naviguer de concert : aller ensemble – nulle part et partout, c'est selon sa cartographie, les courants, éléments, tempêtes. Sculpteurs de sons, de masse sonore, ciseleurs de copeaux. Ça cogne en douceur, ça effleure en volcan.

Voyez-oyez l'homme des fûts, sa batterie et tous les ustensiles amassés dans une valisette, et les affaires de toilette – le peigne en fer, le bol (à raser ?) tibétain, la baballe à frotter la grosse caisse qui en râle de jouissance. Un ciseleur disais-je aux allures de gamin – 35 ans quand même et l'avenir en océan, sourcé à un Paul Lovens, son maître, à un Gerry Hemingway et aux tablas indiens, c'est dire qu'on est loin des bûcherons binaires et primaires. Edward Perraud, un batteur harmonique et un joueur de silence, cette composante du son musical.

Oyez-voyez Hélène Labarrière et sa contrebasse qui gronde et mugît en pleine grâce – grâce du geste, du corps dansant, chaloupant avec toute l'embarcation jouante, elle en figure de proue, comme noyée, les yeux fermés, au loin, au tout près. Une basse ferme, gant de velours et main de fer pour l'attaque, solide.

Et à la trompette marine – sauf qu'elle n'a qu'une corde et lui, le violoncelle, quatre. Sans parler de ses cordes vocales : Didier Petit ajoute le chant à celui de l'instrument, plutôt rare en jazz, cet univers qui ne refuse jamais personne – pas même la cornemuse.

>>> Voir-entendre un extrait du concert du Moulin à Jazz, Vitrolles, 27 janvier 2007

Donc, un trio de cordes, de peaux et de bastringue duquel jaillit le souffle vif et boisé de l'homme aux clarinettes, la « piccola », la "normale" et surtout-surtout la basse dont Sylvain Kassap est l'un des virtuoses parmi les Michel Portal, Louis Sclavis et Laurent Dehors, et aussi John Surman, David Murray et Anthony Braxton. Sylvain, avec sa tignasse à la Angela Davis, version mâle et moldave, il capte parfois ses ancêtres lointains ; c'est alors la clarinette en si bémol qui parle, comme dans les fanfares ukrainiennes ou roumaines. Oui, lointaines ces réminiscences, histoire de ne pas se perdre dans le grand Tout du jazz, celui qu'il arpente avec ivresse et dans le don.

Un jazz exigeant avec lui-même, érudit et populaire comme sait l'être le jazz ainsi joué. Tous les quinze jours Vitrolles s'ouvre à ces possibles. L'association Charlie Free tient son vieux moulin (rénové) depuis maintenant dix ans. Le festival d'été va fêter ça en grand pompe et sous les platanes. On en reparlera. D'ici là, on a encore une demi-douzaine de chances de se rencontrer au Moulin. Par exemple le 10 février en compagnie du Stéphane Guillaume Quartet. Il est prudent de réserver : 04 42 79 63 60.

>>> Disque à signaler, reflet du concert, « Boîtes-B