

Esbjörn Svensson, entre ses deux complices, en 2002. [DR]Le jazz, cette aventure. Le concert comme un saut en parachute. Exploration de l’inattendu, virée dans l’inouï, culbute dans les envolées. Ivresse. Tout ce jazz – All that jazz qui devrait affoler les programmateurs. Une centaine d’heureux pourront dire « j’y étais ! ». Une centaine plus cinq, baignant dans ce même partage d’une soirée dans et hors du temps. Cinq fautifs, bien fêlés aux instruments, shootés aux sons, dealers pour paradis d’Eustache. Toujours ça de pris sur la noirceur du monde et ses sinistres reflets télévisés. Horizon dégagé ce samedi soir au Moulin à jazz de Vitrolles.. Ils allaient jouer de concert et de conserve, comme on dit dans la marine, qui en connaît un bout aussi au rayon des souffles et des courants voyageurs. Princes des anches, voici John Tchicaï et André Jaume. Une histoire du jazz à eux deux, pas seulement au privilège des années, davantage à celui de l’expérience, qui a nourri le talent – inspiration et transpiration liées.
John est Danois par les papiers – des papiers de sans-papier, dirait-on de nos jours : papa congolais, boy au service d’un ethnographe allemand en mission vers Brazzaville et Kinshasa ; il revient avec lui, dans ses bagages, à Berlin ; puis se retrouve comme serveur à Copenhague… [A revoir donc, la notice du Dictionnaire du jazz qui parle d’un père « diplomate ».] John raconte : « À la première rencontre de ma mère, une Danoise, il lui a dit “Vous êtes la femme que j’aime”… Et voilà. Ils vivront une vingtaine d’années ensemble. Je suis né en 1936 et mon frère deux ans plus tard »
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Passons sur l’enfance danoise et l’apprentissage musical du jeune métis – violon, saxo et clarinette. Rencontre avec Archie Shepp qui l’ « envoie » à La Mecque du jazz, New York. De 62 à 67, John Tchicaï va se frotter à la « new thing », dont le tromboniste Roswell Rudd avec qui il monte un quartet, et une certaine Carla Bley (À questionner là-dessus lors de son passage au prochain festival de Charlie Free début juillet). Il enregistre alors une dizaine de disques, entre autres « Ascension » avec John Coltrane et, avec Albert Ayler, la musique d’un film, « New York Eye and Ear Control ». On le retrouve ensuite dans d’innombrables enregistrements (Voir son site).
John Tchicaï vit depuis une dizaine d’années près de Perpignan : y trouverait-on l’explication de sa rencontre avec André Jaume, le Marseillo-catalan vivant en Corse ?… Totale spéculation, s’agissant de ces purs métèques que l’universalité musicale aura placés aux mêmes croisées de chemins. Le jazz libre – quasi pléonasme – renverse les frontières pour recréer des mondes en mouvement. André est de ceux-là, parmi les tout premiers. Hors sphère jazzistique, dans l’étroitesse hexagonale, on tarde encore à le reconnaître comme tel. Nul n’étant prophète, et caetera, il a lui aussi trouvé sa voie en dehors, par exemple aux côtés de Jimmy Giuffre – qui vient de mourir. (On leur doit de somptueux concerts et disques. Le quintet de samedi jouera un de ses morceaux en hommage). Mais s’il est parti, un peu, André Jaume, c’est sans aigreur, pas son genre de s’en faire pour la notoriété. Samedi soir donc, lui à l’alto, au soprano et à la flûte. John au tenor. Ne tentons pas de dire l’inracontable. Les mots sur la musique, ça ne parle qu’en douce, par allusions, analogies. Un peu comme en gastronomie. Rien ne vaut le plat [pas vrai Evelyne, private joke intra Charlie Free]. Plutôt tenter les demi-mots, qu’on enfilerait en grappes poétiques, sonores, en tons et nuances de tons. Même le disque ne rend pas le concert. Sans doute peut-il en donner un goût, provoquer des réminiscences, aiguiser les désirs. Lu l’autre fois sur un dos de t-shirt : « La meilleure façon d’écouter le jazz, c’est de le voir ». De le vivre même, chipotons pas et voyons large ! Tant pis pour les absents – oh pôvres ! – qui ont raté ce moment pour le moins historique. D’autant que trois autres musiciens de haute volée se tenaient en embuscade sur la « grande scène mondiale » du Moulin à Jazz – la gare de Perpignan étant bien le centre du monde dalinien… A ma gauche et à la guitare, Alain Soler, tout en élégance et précision, l’arôme de framboise – métaphore limite, j’avais prévenu… Au centre, caché derrière grand-maman, Bernard Santacruz – magnifique son des profondeurs, imagination et tenue rythmiques. A droite, Marc Mazzillo, maître des peaux et cymbales – que je ne vous dis pas ce duo avec Tchicaï !
Oui mais, quelle « sorte » de jazz est-il donc sorti de tout ça ? Be-bop, hard bop, free ? Ah la belle affaire des étiquettes rassurantes ! Le secret d’une telle soirée, plus sans doute, que bien d’autres – et à colporter sans réserve –, un secret tout bête s’agissant de musique : l’écoute. A commencer par celle des musiciens entre eux, attentionnés à l’extrême, pas tendus, sinon vers la musique des autres, de chaque autre, comme les doigts de la main qui joue. Et qui serre la main du public, en un « sextet » fraternel et heureux.
>>> Voir aussi, à propos du même quintet au Festival 2007 de La Seyne-sur-Mer.
>>> Prochain concert au Moulin à Jazz de Vitrolles (Bouches-du-Rhône) : Issam Krimi Quintet, samedi 24 mai, 21 h. Voir www.charliefree.com



Jazzman de janvier nous offre un bel échange entre deux saxos de haute volée. François Théberge, le Québécois, s’entretient avec l’Américain Lee Konitz. L’un 45 ans,
l’autre 80. Une même fougue musicale. Même et tellement autre, ce qu’on appelle le style, l’homme. Le mois prochain sort leur disque en commun – qui s’appelle pourtant Soliloque… En tout cas, cet
entretien est un vrai dialogue. J’aime beaucoup ce que Lee Konitz dit de la voix, de l’instrument amplificateur de la voix. Ça me fait aussi penser à cet autre entretien dans lequel Keith Jarrett
raconte qu’en jouant (du piano), il imagine jouer du saxo… Sans parler du fait que Jarrett chantonne et gémit en jouant.
Ben oui : c’est toujours les meilleurs qui partent. Les autres aussi s’en vont, mais ça peut même faire plaisir. Donc, Oscar Peterson est mort. Le planton de com’ de l’Elysée a versé la larme de faction [Tandis que l’autre se pavane avec sa nouvelle acquisition. Dans le luxe à Louxor, ça leur va si bien.] Causons jazz plutôt, ce qui n’a rien à voir.
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Ce titre-blague, pas terrible, soit, mais terrible quand même… Petit retour en arrière, samedi 15 décembre au Moulin à Jazz de Vitrolles. Soirée « filles » à peu de choses près, si on ose dire (deux musiciens mâles sur neuf). D’autant que l’homme est une musicienne comme les autres. On n’imagine même pas à quel point le masculin domine. Enfin, dominait. Car, sauf pour la grammaire et le genre qui l’emporte…
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Bon sang, encore un qui ne passera pas l’hiver ! Claviériste et multi-instrumentiste, compositeur, Joe Zawinul est mort ce 11 septembre à Vienne, là où il naquit il y 75 ans. Sur la planète jazz, c’était en quelque sorte Monsieur Météo, à cause de son bulletin plus connu sous le nom américain de Weather Report, groupe fondé avec Wayne Shorter en 70. Parce que Josef Zawinul, c’est plutôt le nom à se faire reconduire aux frontières. Surtout avec la tête en plus, celle d’un prolo saisonnier sous le bonnet tricoté modèle Europe centrale – d’ailleurs il y avait chez lui du hongrois (aussi) et du bohémien. Pas de quoi devenir bécheur – je ne cite personne.
Le Joe aurait dû jouer la semaine dernière au festival de La Villette.
C’est d’ailleurs là que je l’avais entendu il y a une dizaine d’années, pavillon Baltard, salle John-Coltrane ; j’avais emmené ma minette de fille, ravie de la soirée (certes avec papa…) qui
fut en effet très belle. Zawinul jouait avec son « Syndicate » (Weather Report s’était dissout en 85).
Quand je dis “belle soirée”, c’était aussi au sens du spectacle et des lumières qui rendaient la musique visible. D’ailleurs, pour moi, Zawinul c’est d’abord du jazz à voir, même s’il n’y avait
pas de sa part de volonté démonstrative. Sans doute pour ça que je l’écoute peu en disque. Bon, ben, j’avoue, je percute pas un max sur ce style; j'en reconnais la valeur inventive et la part
prise dans les passages de courants – y compris au sens électrique puisque ses claviers l’étaient surtout; c’est d’ailleurs ainsi qu’il avait séduit Miles Davis qui l’embaucha, notamment dans
“Bitches Brew” et “In a Silent Way”.
Ces noces de “fusion” mêlant jazz et rock – du moins c’est ce qui fut dit et quasiment décrété. Invité à la fête, comme tout le monde, j’ai un peu fait la gueule dans mon coin. Trop de nuages un
peu lourds à mon goût, comme dans “Heavy Weather”, l’un de ses plus fameux disques.
Alain Soler, André Jaume, Bernard
Santacruz, John Tchicai et Marc Mazzillo – Photo gp
Jazz au Fort Napoléon. La Seyne-sur-Mer. Miroslav Vitous Trio – en remplacement de Joshua Redman trio (le 27 juillet), Larry Willis (le 28), carte blanche à Médéric Collignon (le 29), Jean-Pierre Llabador (le 30), Christophe Marguet Résistance poétique Quartet (le 30). Tél. : 04-94-06-96-60.






Par ordre de gabarit : Le plus grand et enjoué, « Famoudou » Don Moye, toque musulmane colorée, oreille gauche piquée d’une pointe de flèche en ivoire d’éléphant, maillot rouge frappé de l’œil d’Osiris. Traînant la patte et un peu courbé par les ans. Suit Harisson Bankhad, un quintal et quelques surmonté d’un p’tit galurin de paille d’Italie, les abattis d’un Mingus XXXL – c’est le contrebassiste. Sous son Borsalino, Rasul Siddik, baraqué aussi, lunettes, barbichette poivrée, un air de Lester Bowie, moins la blouse d’apothicaire – d’ailleurs c’est son successeur à la trompette. Enfin Roscoe Mitchell, chapeau modèle « plantations » du Mississipi, mais qu’on croirait un berger chenu descendu des hauts-plateaux d’Éthiopie, sec comme un marathonien, tout dans le souffle et l’endurance : alto, soprano et flûte.
Le bougre de pianiste venait d’avoir 60 balais – le 8 mai. Il a le poil ras et gris souris, un corps de moine bouddhiste, sa tête bien à lui d’intello normal qui serait pianiste et un chouia austère. Plus trop rien à voir avec la dégaine d’Afro sous la tignasse crépue, celle de ses débuts avec Charles Lloyd, lunettes à la John Lennon, pattes d’éph’, années 60. 
Autre rencontre déterminante : la pensée et la musique de Gurdjieff. Là, on entre plutôt dans la zone d’ombre du bonhomme – enfin des deux. Russe blanc né en Arménie, immigré en France où il est mort en 1949, Gurdjieff peut être considéré comme un gourou de l’ésotérisme ; à ce titre il a entraîné dans son sillage des adeptes venant chercher dans son « enseignement » une sorte de clé unique ouvrant le mystère du Grand Tout. En quoi son mouvement – au sens strict, totalitaire – relève de la secte, excluant toute pensée critique. Internet regorge de liens sur Gurdjieff, ses émules et continuateurs foisonnant dans le secteur dit du «développement personnel». Peter Brook lui a aussi consacré un film aussi intéressant qu’étrange, certes, « Rencontre avec des hommes remarquables » (1978). 
À chaque nouveau concert la même question: qu’est-ce que le jazz ? Et la musique ? Et l’art ? Et la vie pendant qu’on y est… Oui. Hier, à Vitrolles, entre Aix et Marseille, ça moulinait sec au Moulin à Jazz, normal. Des années et des années de musique sans concession, même – et surtout en mégrétude. Bref. Hier donc Vincent Courtois Quartet. Le jazz dans sa réinvention permanente, le cou tordu aux évidences, au râbaché, à la musaque survendue en tubes, dentifrice à tympans. 
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